« Une accélération de la contamination dès le plus jeune âge » : dans le pain, le chocolat… pourquoi sommes nous si exposés au cadmium?
Selon l’Anses, près d’un Français sur deux est exposé à des niveaux préoccupants de cadmium, surtout via les céréales, le pain et les pâtes. Ce métal lourd, issu notamment des engrais agricoles, s’accumule dans les sols et peut provoquer des troubles graves. Pourquoi sommes-nous autant exposés au cadmium au quotidien? Un cardiologue répond à nos questions.
Ce mercredi 25 mars 2026, l’alerte est claire: selon l’Anses (l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire), près d’un Français sur deux est exposé à des niveaux préoccupants de cadmium, principalement via l’alimentation (céréales, pain, pâtes).
Naturellement présent dans l’environnement, ce métal toxique voit sa concentration augmenter sous l’effet de certaines activités humaines et peut, en cas d’exposition prolongée, provoquer des effets graves: cancérogène, toxique pour la reproduction, il est aussi associé à des atteintes osseuses et rénales. Plusieurs études pointent une exposition particulièrement élevée en France, trois à quatre fois supérieure à celle observée dans des pays européens comparables.
Face à cette contamination massive, les autorités sanitaires appellent à agir à la source en réduisant fortement la teneur en cadmium des engrais agricoles, principal facteur de pollution des sols. Mais le défi s’inscrit dans la durée: le cadmium s’accumule durablement dans les sols, laissant craindre une crise sanitaire malgré les mesures envisagées. Invité du podcast Le Titre à la une, le cardiologue Pierre Souvet répond à nos questions.
Sommes-nous tous égaux face à l’exposition au cadmium selon notre sexe, notre âge ou notre consommation de tabac?
Les fumeurs sont davantage exposés car le tabac contient du cadmium; l’arrêt du tabac reste donc une priorité de santé publique. Je souhaite également signaler la vulnérabilité particulière des femmes et des enfants. Les femmes sont plus contaminées car, lors de l’ingestion d’aliments contenant du cadmium (comme les pommes de terre ou le pain), une protéine transporte les métaux du tube digestif vers l’organisme. Si cette protéine manque d’autres métaux comme le fer, le zinc ou le cuivre, le cadmium prend leur place. Or, 25% des femmes souffrent d’un déficit en fer, notamment à cause des cycles menstruels.
En conséquence, les femmes sont nettement plus contaminées que les hommes: elles présentent en moyenne 0,68 microgramme de cadmium dans les urines, contre 0,47 chez les hommes. Les enfants sont aussi une cible prioritaire. L’étude Esteban montre que les enfants de 6 à 10 ans ont aujourd’hui des taux quasiment équivalents à ceux des adultes d’il y a dix ans, ce qui suggère une accélération de la contamination dès le plus jeune âge. J’ajouterais enfin les femmes enceintes qui peuvent transmettre ces toxiques. Mon conseil est de faire doser votre ferritine et, en cas de manque de fer, de consulter un médecin.
Puisque le manque de fer favorise l’absorption du cadmium, observe-t-on déjà des conséquences de cette surexposition sur la santé?
Le cadmium est un polluant qui persiste dans le corps et s’accumule tout au long de la vie. La liste des pathologies associées est immense. Aux doses auxquelles sont exposés plus de la moitié des Français, le risque de fracture du col du fémur et de fracture vertébrale par ostéoporose est doublé. On compte chaque année en France 450.000 cas de fractures dues à l’ostéoporose, dont 150.000 hospitalisations.
Par ailleurs, les études cardiologiques montrent que le risque de cardiopathie augmente dès les premiers seuils d’exposition: moins on en a, mieux on se porte. Le cadmium accroît aussi les risques d’insuffisance rénale et de cancer. Entre l’étude de nutrition santé de 2011 et celle de Santé publique France en 2021, la contamination a doublé chez les adultes français. Nos taux sont deux à trois fois supérieurs à ceux d’autres pays, et chez les enfants, c’est trois à quatre fois plus. Le temps de l’inaction n’est plus tolérable.
Selon l’ANSES, 98% du cadmium présent dans le corps provient de ce que l’on ingère. Quels aliments faut-il privilégier ou éviter pour limiter son exposition tout en gardant des repas équilibrés?
L’alimentation représente 90% de l’exposition chez les non-fumeurs. L’ASEF (l’Association santé environnement France, NDLR) a publié sur son site un « kit cadmium » expliquant quels aliments privilégier. Les principaux contributeurs sont le pain et ses dérivés, les céréales du petit-déjeuner, les biscuits et les pommes de terre. Par exemple, au goûter, évitez les barres de céréales ou le chocolat en poudre. Le cacao, notamment celui d’Amérique du Sud, provient de sols naturellement riches en cadmium.
Préférez un fruit, un yaourt ou un morceau de pain complet avec un peu de fromage. Pour le petit-déjeuner, évitez les céréales chocolatées, les brioches ou les viennoiseries. Variez en proposant un fruit, un produit laitier ou même un œuf. Pour les céréales, privilégiez le bio et variez les plaisirs: flocons d’avoine, pain de seigle, maïs, quinoa ou sarrasin.
Il faut limiter les produits à base de blé dur et de blé tendre, qui sont les plus contaminés, et préférer les aliments complets avec modération. Changer ces petites habitudes demande un effort minime pour un bénéfice sanitaire rapide.
L’imprégnation des Français est trois à quatre fois supérieure à celle de nos voisins européens ou nord-américains. Pourquoi sommes-nous si exposés à ce métal nocif?
L’INRAE (L’Institut national de la recherche agronomique, NDLR) et l’ANSES précisent que cela est majoritairement dû à la présence de cadmium dans les engrais phosphatés utilisés en agriculture conventionnelle. La France autorise une valeur limite de 90 mg/kg de cadmium dans ces engrais, alors que l’ANSES réclame 20 mg/kg, un seuil déjà adopté par certains pays européens. La France doit impérativement s’aligner sur cette recommandation. Deux solutions existent: se fournir auprès de pays dont les phosphates sont naturellement moins riches en cadmium, ou utiliser des techniques de « décadmiuration » pour éliminer le cadmium des engrais produits par nos fournisseurs habituels.
La France se fournit beaucoup au Maroc, dont le phosphate est riche en cadmium. Ce phosphate peut pourtant être décadmiurisé de façon simple et peu coûteuse?
Santé publique France indique que c’est moins un problème technique qu’un problème financier. Un spécialiste de l’INRAE estime que cela augmenterait le coût des céréales de seulement 1 à 2 euros par hectare. J’ai suggéré aux conseillers ministériels et à l’Élysée d’aider les agriculteurs à supporter ce surcoût modeste au regard de l’intérêt sanitaire majeur que représente la baisse de cette contamination.
Le temps presse-t-il pour agir?
La bibliothèque internationale compte plus de 17.500 études sur le cadmium, et toutes confirment qu’il s’agit d’un problème de santé publique. La France étant particulièrement exposée, la multitude de pathologies associées: cancers, maladies cardiovasculaires, neurologiques ou troubles de la fertilité est inquiétante.
Source de l’article : BFM



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