Youssef Guerraoui Filali: « La protection sociale ne doit pas être perçue uniquement comme une politique de redistribution »

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Portée au rang de priorité nationale, la protection sociale s’impose aujourd’hui comme l’un des chantiers structurants du Nouveau modèle de développement du Maroc. Dans cet entretien, Youssef Guerraoui Filali, Président du Centre Marocain pour la Gouvernance et le Management, dresse un état des lieux des réformes engagées depuis 2021, en souligne les avancées mais aussi les fragilités persistantes, notamment en matière de couverture effective, de gouvernance et d’intégration du secteur informel. Son ouvrage se veut une contribution analytique au débat public, en proposant des recommandations opérationnelles pour transformer la généralisation de la protection sociale en véritable levier de cohésion nationale, de croissance inclusive et de refondation du pacte social entre l’État et le citoyen.

Challenge : Votre ouvrage paraît à un moment charnière où la protection sociale est érigée en priorité nationale, portée par le Discours Royal de 2025. Quelle lecture proposez-vous de cette nouvelle ambition politique et en quoi votre livre contribue-t-il à en décrypter les enjeux stratégiques ?

Youssef Guerraoui Filali : La protection sociale constitue aujourd’hui un droit humain fondamental universel consacré par les conventions de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Elle représente un plan d’action mondial adopté en 2015 par 193 pays pour assurer la prospérité, la paix et la protection de la planète d’ici à 2030, et éventuellement reprise lors de l’adoption des 17 Objectifs de Développement Durable (ODD).

Par conséquent, le Maroc accuse du retard pour atteindre une couverture sociale universelle. Seuls 20,5 % de la population qui bénéficie d’au moins une prestation de protection sociale (hors santé), contre 33,8 % en Afrique du Nord, 17,4 % pour le continent africain et 46,9 % au niveau mondial, ce qui met en évidence l’écart important avec les standards internationaux.

De ce fait, notre Rapport Exécutif met à plats les avancées réalisées en matière de protection sociale au Maroc, et sous 4 angles sociaux à savoir : la couverture médicale, la prise en charge de la retraite, l’aide sociale pour le soutien familial et la scolarisation des enfants, et l’indemnisation pour perte d’emploi. Dans cet ordre d’idées, nous mettons en avant les lacunes du chantier et proposons 3 familles de recommandations stratégiques, à savoir : la conformité aux standards internationaux, la gouvernance clé à déployer, et l’efficacité à atteindre pour le système de généralisation de la couverture.

Challenge : La généralisation de l’AMO, les allocations familiales ou encore le Registre Social Unifié ont profondément reconfiguré le paysage social depuis 2021. Selon vous, quels changements majeurs ces réformes ont réellement introduits dans la vie des Marocains et dans le fonctionnement de l’action publique ?

Y.G.F. : La protection sociale ne doit pas être perçue uniquement comme une politique de redistribution, mais comme un véritable investissement dans le facteur humain, garant d’une croissance inclusive et durable. De ce fait, le Maroc dispose aujourd’hui de l’opportunité d’ériger ce chantier en pilier d’un nouveau pacte social, capable de renforcer la cohésion nationale et de consolider la confiance des citoyens dans l’action publique.

Qu’il s’agisse de la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire, de l’instauration des allocations familiales ou de la mise en place du Registre social unifié et du Registre national de la population, ces réalisations sociales témoignent d’une dynamique réelle et d’un engagement fort de l’État marocain. Cependant, les défis à relever demeurent considérables tels que le financement durable du système, l’intégration effective du secteur informel, la gouvernance unifiée des régimes de couverture, ainsi que l’amélioration de la qualité des services de soins rendus aux citoyens.

Par conséquent, la situation de « fermeture des droits » concerne près de 11% des personnes immatriculées auprès des différents régimes de l’AMO, soit 3,5 Millions de personnes. Il s’agit des personnes inscrites et immatriculées, mais qui n’ont plus accès effectif aux prestations de soins, parce que les conditions ne sont plus remplies (non-paiement des cotisations, stade de stage non atteint…). Au total, environ 8,5 millions de résidents ne peuvent pas accéder aux soins, soit environ 23% de la population totale si l’on tient compte aussi des non-inscrits et travailleurs du secteur informel.

Challenge : Le Maroc avance vers un modèle qui fait de la protection sociale un investissement dans le capital humain. Quels leviers restent à activer pour que cette transformation structurelle devienne un moteur de croissance inclusive et non un simple dispositif de redistribution ?

Y.G.F. : Selon moi, le premier pilier à mettre en œuvre est l’unification des systèmes de couverture médicale à travers une refonte générale, afin de mieux générer les cotisations des adhérents en vue de garantir une meilleure équité en matière de collecte des ressources. S’agissant du 2èmer levier, il est question de lutter contre les inégalités territoriales en matière d’accès aux soins. Les structures publiques et privées de soins sont en effet concernées sur cinq régions du Royaume (Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kenitra, Tanger-Tétouan-Hoceima, Fès-Meknès, et Marrakech-Safi). Ces Régions abritent 65% du réseau hospitalier mettant en exergue l’inégalité d’accès aux soins à l’échelle nationale. De ce fait, nous ferons du chantier de la protection sociale un mécanisme de mise à niveau sociale capable d’améliorer les conditions de vie des citoyennes et citoyens, et par conséquent un catalyseur du développement social indispensable pour le progrès de notre Nation.

Challenge : Financement durable, intégration de l’informel, gouvernance, qualité des services… Derrière ces défis bien identifiés, lesquels constituent selon vous les véritables angles morts du chantier, ceux qui conditionneront sa réussite ou ses limites dans les prochaines années ?

Y.G.F. : Effectivement, il existe toujours des angles morts dans ledit chantier, tels que la généralisation de la retraite pour les travailleurs du secteur de l’informel et l’expansion du système d’indemnisation pour perte d’emploi à tous les travailleurs non-salariés. En effet, L’informel au Maroc représente à peu près 33% du Produit Intérieur Brut (PIB). Les personnes opérant dans le secteur de l’informel ne bénéficient d’aucune couverture sociale. Selon les chiffres du HCP de l’année 2023, 2,5 Millions de personnes travaillent dans le secteur de l’informel, en sachant que ce chiffre n’inclut pas le secteur agricole.

Dans le même sillage, il s’agit de réviser le seuil d’éligibilité afin d’inclure les personnes en situation difficile. Certains indicateurs ne reflètent pas en effet la situation socio-économique du ménage, et leur prise en compte induit à l’exclusion de l’aide. Il est question aussi de revoir les critères d’éligibilité en vue d’élargir le champ de l’aide aux personnes nécessiteuses, même si elles bénéficient d’une ou de certaines composantes de la vie quotidienne (Motocycle, Smartphone, Accès à Internet…)

Challenge : Au-delà des mécanismes techniques, la réforme actuelle est présentée comme le socle d’un nouveau pacte social entre l’État et le citoyen. Comment percevez-vous l’évolution de ce lien de confiance, et quel rôle votre ouvrage entend-il jouer dans le débat national autour de cette refondation sociale ?

Y.G.F. : Les avancées réalisées depuis 2021, qu’il s’agisse de la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire, de l’instauration des allocations familiales ou de la mise en place du registre social unifié et du registre national de la population, témoignent d’une dynamique réelle et d’un engagement fort de l’État marocain. Cependant, les défis à relever demeurent considérables tels que le financement durable du système, l’intégration effective du secteur informel, la gouvernance unifiée des régimes de couverture, ainsi que l’amélioration de la qualité des services de soins rendus aux citoyens.

La réussite de ce chantier exige une approche intégrée et pragmatique, fondée sur la concertation entre les acteurs institutionnels, économiques et sociaux, mais aussi sur la promotion d’une culture de transparence et de redevabilité. Ainsi, la protection sociale ne doit pas être perçue uniquement comme une politique de redistribution, mais comme un véritable investissement dans le facteur humain, garant d’une croissance inclusive et durable. De ce fait, le Maroc dispose aujourd’hui de l’opportunité d’ériger ce chantier en pilier d’un nouveau pacte social, capable de renforcer la cohésion nationale et de consolider la confiance des citoyens dans l’action publique.

Par conséquent, notre Rapport Thématique a mis la lumière sur plusieurs points du chantier de la protection sociale, en mettant en avant les avancées réalisées, mais tout en revenant sur les dysfonctionnements à travers la proposition d’une batterie de recommandations ciblant la mise à niveau du système et l’amélioration de la situation sociale du citoyen.

Source de l’article : Challenge.ma