Votre patron n’est pas un algorithme

L’expression « mon patron est un algorithme » s’est popularisée dans les médias et dans les travaux scientifiques critiques de l’intelligence artificielle. Cependant, l’idée d’un management algorithmique autonome contribue à désarmer le camp de celles et ceux qui s’opposent aux effets négatifs de l’IA.

La condamnation d’Amazon France Logistique par la CNIL, fin 2024, pour avoir utilisé un système de surveillance « excessivement intrusif » des performances des salariés, puis l’annulation de cette décision par le Conseil d’État, le 23 décembre 2025, rappelle la place désormais centrale d’algorithmes dans l’organisation du travail.

Cette controverse juridique rappelle aussi que la technologie au travail n’est jamais un donné, ou un facteur exogène qui s’impose dans les lieux de travail parce qu’elle serait plus efficiente mais, plutôt, qu’elle est le produit de négociations, de conflits et de compromis entre les acteurs de l’entreprise. Enfin, elle rappelle la responsabilité de l’employeur dans le changement technologique au travail. Autrement dit, l’intelligence artificielle (IA) n’est jamais qu’un outil entre les mains des directions, et son introduction au travail n’a rien d’inexorable, mais peut connaître des résistances et des oppositions à chacune des étapes de son implémentation.

De nombreux travaux ont désormais été consacrés à la façon dont le management algorithmique transforme l’organisation du travail, à la fois dans les plateformes numériques et dans les entreprises conventionnelles. Cette forme de contrôle sur la main-d’œuvre a été décrite comme une rupture dans l’histoire des « systèmes de contrôle[1] » de la main-d’œuvre, c’est-à-dire dans la façon dont s’exerce la direction, l’évaluation et la discipline au travail. Ainsi, un « contrôle algorithmique » succéderait à d’autres formes de contrôle, où l’on serait face à un nouveau mode de gestion « algocratique[2] » de la main-d’œuvre.

Pourtant, cette analyse pourrait donner l’impression d’une autonomie des systèmes de gestion algorithmique ou celle de leur accorder une efficacité indépendante de l’intervention humaine, ce que l’on trouve dans l’expression « mon patron est un algorithme » , présente tant dans les médias, que dans des travaux scientifiques[3].

Il existe ainsi plusieurs risques da

Juan Sebastián Carbonell

Sociologue , Chercheur postdoctoral à l’université de Liège

Mots-clés

IA

[1] Richard Edwards, Contested terrain: The transformation of the workplace in the twentieth century, Basic Books, 1979.

[2] Aneesh Aneesh, « Global Labor : Algocratic modes of organization » , Sociological Theory, vol. 27, n° 4, 2009.

[3] Jeremias Adams-Prassl, « What if Your Boss Was an Algorithm? The Rise of Artificial Intelligence at Work » , Comparative Labor Law & Policy Journal, vol. 41, n° 1, 2019.

[4] Marie-Anne Dujarier, Le management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, La Découverte, 2017.

[5] Sébastien Broca, Pris dans la toile. De l’utopie d’internet au capitalisme numérique, Seuil, 2025.

[6] Hubert Dreyfus, What computers still can’t do. A Critique of Artificial Reason, MIT Press, 1992.

[7] Alex J. Wood, Algorithmic Management: Consequences for Work Organisation and Working Conditions, European Commission, 2021.

[8] Alessandro Delfanti, « Machinic dispossession and augmented despotism: Digital work in an Amazon warehouse » , New Media & Society, vol. 23, n°1, 2021.

[9] Annarosa Pesole, Uma Rani, Ignacio Gonzalez Vazquez, Algorithmic Management practices in regular workplaces: case studies in logistics and healthcare, Publications Office of the European Union, Luxembourg, 2024.

[10] Jake Alimahomed-Wilson et Ellen Reese, « Surveilling Amazon’s warehouse workers: racism, retaliation, and worker resistance amid the pandemic » , Work in the Global Economy, vol. 1, 2021.

[11] Martin Krzywdzinski, Daniel Schneiß, Andrea Sperling, « Between control and participation : The politics of algorithmic management » , New Technology, Work and Employment, vol. 40, 2025.

[12] Par exemple, aux États-Unis, 48 % des entreprises de logistique utilisent une méthode « mixte » d’intégration verticale et de sous-traitance de la préparation des commandes. Voir Beth Gutelius et Theodore Nik, « The e-commerce labour regime : Amazon and beyond » , Work Organisation, Labour & Globalisation, vol. 19, n°2, 2025.

[13] Kendra Briken et Phil Taylor, « Fulfilling the » Briti

Source de l’article : AOC media