USA : Le choc énergétique qui inquiète Rabat
La répression sanglante du mouvement de contestation de janvier a remis l’Iran au centre du jeu international. Internet coupé, arrestations massives et des milliers de morts selon les ONG : le régime des mollahs a répondu à une colère sociale née du coût de la vie par les balles.
A Téhéran, la contestation est désormais assimilée à un « coup d’Etat » , les manifestants à des agents de l’étranger et toute critique occidentale à une agression.
Le guide suprême Ali Khamenei n’a laissé aucune ambiguïté en fustigeant les protestataires et en accusant les Etats-Unis et Israël d’orchestrer les troubles.
Cette rhétorique s’est durcie depuis que le régime, confronté à une crise de légitimité interne sans précédent depuis 1979, est sorti affaibli de la guerre de juin 2025.
La brutalité du régime a ravivé les tensions avec Washington, déjà latentes depuis des décennies, et accéléré un engrenage diplomatique et militaire aux répercussions bien au-delà des frontières iraniennes. Face aux Etats-Unis, Téhéran joue un double jeu.
D’un côté, menaces de « guerre régionale » , exercices navals dans le détroit d’Ormuz et mise en alerte maximale des forces armées. De l’autre, messages transmis par des médiateurs régionaux, déclarations sur la possibilité d’un cadre de négociations et gestes ponctuels comme la libération sous caution d’Erfan Soltani, symbole de la révolte iranienne.
Cette stratégie est le signe d’un pouvoir coincé entre la peur de la confrontation directe et le besoin de se montrer inflexible aux yeux de ses soutiens et de ses bases idéologiques.
A Washington, Donald Trump alterne lui aussi menace et ouverture, avec un déploiement naval massif dans le Golfe, des avertissements répétés, mais également un discours insistant sur la recherche d’un accord.
Cette posture du président américain vise autant à dissuader qu’à tester la solidité du régime iranien.
Les Etats-Unis exigent, entre autres, un arrêt du programme nucléaire et des concessions sur les missiles balistiques, alors que Téhéran refuse toute discussion sur ces points. Le fossé reste béant.
Par ailleurs, sur le plan diplomatique, les mollahs se retrouvent de plus en plus isolés. L’alignement de l’UE sur la position américaine concernant les Gardiens de la Révolution, considérés désormais comme organisation terroriste, marque un tournant.
En réponse, l’Iran a convoqué lundi dernier les ambassadeurs européens en poste à Téhéran, déclaré les armées de l’UE comme « groupes terroristes » et multiplié les slogans hostiles au Parlement.
Même des pays traditionnellement prudents réclament désormais des « concessions majeures » et un changement de posture. Cette pression extérieure nourrit la paranoïa du pouvoir, mais elle réduit aussi ses marges de manœuvre.
Economie mondiale sous tension
Les marchés restent évidemment sensibles à ces tensions géopolitiques. Il faut rappeler que le détroit d’Ormuz demeure l’un des points névralgiques de l’économie mondiale.
En effet, ce couloir maritime stratégique, situé entre l’Iran et le sultanat d’Oman, fait le lien entre les producteurs d’hydrocarbures du Moyen-Orient et les marchés asiatique, européen et américain.
Selon les derniers chiffres de l’AIE, y transitent environ 21 millions de barils de pétrole par jour, soit l’équivalent de presque 20% de la consommation mondiale de liquides pétroliers. De même, environ un tiers du commerce mondial de GNL transite par le détroit.
Un conflit ouvert USA-Iran, ou même une escalade limitée, perturberait immédiatement les flux énergétiques, renchérirait les coûts de transport et raviverait l’inflation dans des économies déjà fragilisées. « Toute perturbation du transit, même temporaire, se traduirait par un choc immédiat sur l’offre et les prix. En effet, lors de tensions passées (menaces iraniennes, attaques de pétroliers), les prix ont souvent bondi de 15 à 30% en quelques jours.
Aujourd’hui, avec des réserves stratégiques réduites (après les releases postUkraine) et une demande mondiale toujours robuste, l’amplitude pourrait être plus forte » , analyse Mohamed Boiti, docteur en sciences de gestion et expert en transition énergétique et décarbonation.
Au-delà de l’énergie, c’est l’ensemble du Moyen-Orient qui serait entraîné dans une spirale en cas de conflit américanoiranien. Khamenei l’a dit sans détour. « Les Etats-Unis doivent savoir que s’ils lancent une guerre contre l’Iran, cette guerre sera régionale » , a-t-il déclaré. Les alliés et proxies de l’Iran, du Liban au Yémen, deviendraient des acteurs indirects du conflit.
Les bases américaines, les voies maritimes et les Etats du Golfe seraient exposés. La stabilité relative retrouvée après des années de crises successives serait balayée.
Un conflit USA-Iran aura ainsi forcément un coût humain et économique considérable, redessinerait les alliances et pèserait durablement sur l’économie mondiale.
A ce titre, Mohamed Boiti identifie trois facteurs qui risquent d’amplifier la transmission inflationniste. Le premier concerne la sensibilité accrue des chaînes logistiques. « Les chaînes d’approvisionnement mondiales sont extrêmement sensibles aux coûts élevés du transport maritime et logistique. Selon les estimations de l’OCDE (2025), une hausse de 30% du coût de transport se traduirait par un bond de +1,2 à +1,8 pp d’inflation dans les 6-9 mois suivants » , fait-il savoir.
Le second élément a trait à l’indexation implicite, d’autant que, selon notre interlocuteur, « avec la libéralisation des économies, un choc pétrolier entraîne souvent une hausse des prix et, par conséquent, une baisse du pouvoir d’achat. Ce qui risque de relancer les revendications salariales et donc les coûts des entreprises. Sans une intervention de l’État, la spirale inflationniste s’installe dans l’économie » .
Enfin, le troisième facteur qui pourrait favoriser la diffusion des pressions inflationnistes se nourrit de la fragmentation géographique des marchés énergétiques.
En effet, pour Mohamed Boiti, « l’Europe dépend désormais du GNL américain et qatari (dont les prix différents restent indexés sur le pétrole), alors que l’Asie reste tributaire du pétrole oriental. Cette dualité empêche toute coordination efficace des politiques énergétiques à l’échelle mondiale et amplifie les asymétries de transmission du choc selon les régions » .
C’est dire qu’au niveau mondial, tout choc énergétique se diffuserait rapidement aux économies avancées, qui sortent à peine de cycles de resserrement monétaire prolongés.
La hausse des coûts de transport renchérirait les prix des biens et services, tandis que l’augmentation des coûts de production dans des secteurs comme la chimie, les engrais ou les métaux exercerait une pression directe sur l’agroalimentaire et l’industrie. « A cela s’ajouteraient des effets de second tour via les salaires, notamment dans des marchés du travail encore tendus comme aux Etats-Unis » , souligne Boiti, précisant que « les Banques centrales se retrouveraient dans une situation paradoxale » .
En effet, explique-t-il, « après des hausses de taux historiques, leurs marges de manœuvre sont réduites : relever à nouveau les taux pour contenir l’inflation risquerait de casser la croissance et d’aggraver le chômage. A l’inverse, tolérer un dépassement durable de l’objectif d’inflation entamerait leur crédibilité » .
Et d’ajouter que « cette équation est d’autant plus complexe que la Fed dispose de leviers plus importants que la BCE, confrontée à de fortes divergences internes, notamment en Italie ou en Espagne » .
Dès lors, ajoute-t-il, « le scénario qui se dessine est celui d’une » stagflation light « , avec croissance ralentie et inflation persistante. Un blocage partiel du détroit d’Ormuz sur moins de trois mois pourrait ainsi provoquer une hausse de l’inflation mondiale de 150 à 250 points de base » . C’est précisément ces perturbations de l’économie mondiale que tous les protagonistes disent vouloir éviter, tout en s’en rapprochant à force de menaces, de calculs politiques et d’orgueil idéologique.
Quid du Maroc ?
Les pays émergents importateurs d’énergie, à l’instar du Maroc, sont bien évidemment très exposés à un choc énergétique éventuel lié à un conflit au Moyen-Orient, qui pourrait créer une nouvelle vague de vulnérabilités économiques et sociales.
Pour le Royaume, pays fortement dépendant des importations énergétiques (près de 90% de ses besoins), l’impact serait immédiat. « Un choc pétrolier aggraverait la balance commerciale, accentuerait la pression sur les réserves de change et alourdirait le déficit budgétaire via le mécanisme de compensation. Or, avec une dette publique avoisinant 70% du PIB, les marges budgétaires sont étroites. Une hausse des subventions énergétiques de 6 à 8 milliards de dirhams obligerait l’Exécutif à arbitrer entre austérité, au risque de tensions sociales, et endettement supplémentaire, avec une prime de risque plus élevée » , explique Mohamed Boiti.
Non sans préciser que « sur le plan monétaire, Bank Al-Maghrib, qui a maintenu son taux directeur à 2,25% pour soutenir la croissance, pourrait être contrainte de durcir sa politique face à une inflation importée plus forte » .
Une décision qui, poursuit-il, « pèserait sur l’investissement privé et le crédit, avec une inflation pouvant atteindre 3 à 3,5% en 2026 » .
A cela s’ajoute une vulnérabilité structurelle : près de 40% de l’électricité nationale reposent encore sur le charbon importé, dont les prix suivent ceux du pétrole avec un décalage de six à neuf mois, créant un double choc énergétique, fait savoir notre source.
C’est dire que si le Maroc a réalisé des avancées notables dans les énergies renouvelables, le basculement reste insuffisant pour amortir un choc brutal. « Une flambée des prix de l’énergie se répercuterait sur le pouvoir d’achat, notamment via le transport et l’alimentation, avec des risques de tensions sociales rappelant des épisodes passés. En cas de perturbation modérée du détroit d’Ormuz sur trois mois, l’inflation pourrait grimper à 3-3,5% en 2026 (contre 1,3% prévue initialement) et la croissance reculer autour de 3,8% (vs 4,4%).
Source de l’article : laquotidienne.ma



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