« Une invasion du Groenland serait une bascule » : comment l’idée d’un boycott de la Coupe du monde de foot aux Etats-Unis gagne du terrain

L’histoire retiendra peut-être que l’un des plus féroces opposants à Donald Trump était un Néerlandais de 55 ans, co-fondateur d’une célèbre marque de chocolat. Teun van de Keuken est l’auteur d’une pétition appelant au boycott de la prochaine Coupe du monde de football, organisée au Mexique, au Canada et aux Etats-Unis. Cinq jours après sa mise en ligne, le texte dépassait les 120 000 signatures, mercredi 21 janvier, dans la soirée. Lui-même est le premier surpris de ce succès « inattendu » . « Lundi soir, après mon passage dans ‘Pauw & De Wit’, l’une des émissions de télé les plus populaires, le chiffre a doublé en une heure » , confie l’auteur à franceinfo.

Teun van de Keuken a beau être « un grand fan de football » , il ne traversera pas l’Atlantique cet été pour encourager les « Oranje » de Memphis Depay et Virgil van Dijk. « La politique, l’éthique et les droits humains sont plus importants que le sport, martèle celui qui est aussi journaliste. Participer à un événement sportif comme si de rien n’était légitime la politique expansionniste de Donald Trump. » Lui viennent en tête les velléités d’annexion du Groenland du locataire de la Maison Blanche, ses tentatives d’intimidations à l’égard de certains dirigeants de la planète, ses menaces sans fin de nouveaux pays de droits de douane… « Laissons notre pays et nos footballeurs se ranger du bon côté de l’histoire. Gardons nos joueurs à la maison. » Teun van de Keuken, auteur de la pétition

à franceinfo

Sous la pétition, des commentaires gratinés : « En 1936, l’équipe nationale néerlandaise de football a boycotté les Jeux olympiques d’été de Berlin. Suivons cet exemple » , implore un certain Ernst. Outre-Rhin, ce malaise footballistico-diplomatique a carrément été mesuré par un institut de sondage. « Est-ce que l’Allemagne doit boycotter la Coupe du monde si les Etats-Unis annexent le Groenland ? » : à cette question, près de la moitié (47%) des personnes interrogées ont répondu « oui » . « Nous devons combattre le feu par le feu » Dans les rangs des Irréductibles français, principal club de supporters des Bleus, on laisse la liberté à « chaque membre de décider s’il souhaite ou non se rendre à la Coupe du monde » . Le temps presse, il faudra sortir sa carte bancaire le 5 février pour l’ouverture de la billetterie des supporters des équipes nationales. « Au moins, au Qatar, on savait où on allait. Là, la Coupe du monde a lieu dans cinq mois, il peut se passer beaucoup de choses » , souligne Ronan Evain, président de l’association Football Supporters Europe, qui voit cette question arriver à l’ordre du jour.

Le célèbre animateur britannique Piers Morgan, qui a longtemps officié sur la chaîne américaine CNN, a bien une idée. « Peut-être que l’Angleterre, la France, l’Espagne, l’Allemagne, le Portugal, les Pays-Bas, la Norvège et l’Italie devraient suspendre leur participation à la Coupe du monde le temps que se poursuivent les négociations tarifaires avec le président Trump ? Le retrait de huit des dix équipes favorites pourrait faire réfléchir » , a lancé le présentateur à ses 9 millions d’abonnés sur X.

Cet appel au boycott a trouvé un écho jusque dans l’enceinte du Parlement britannique. Lundi 19 janvier, le député conservateur Simon Hoare est descendu en bas de la tribune pour décrire un président américain « susceptible » , « égocentré » et qui « n’aime pas être malmené » . « Nous devons maintenant combattre le feu par le feu » , a plaidé l’ancien ministre, suggérant de snober la Coupe du Monde aux Etats-Unis ou d’annuler la visite d’Etat du roi Charles III prévue au printemps. « Peut-être que ça changera sa vision du monde » Pile le type de déclaration qu’applaudit Claude Le Roy. Tout juste rentré de la Coupe d’Afrique des nations au Maroc, le technicien de 77 ans a plus qu’une dent contre le président américain. « Regardons la terreur qu’il sème partout où il passe. Regardons le traitement qu’il réserve au continent africain. Je connais des étudiants à qui il a coupé les bourses, refusé des visas, sucré des projets de recherches. C’est d’une violence… » souffle celui qu’on surnomme le « sorcier blanc » , passé par les bancs de six sélections africaines. « Ce n’est plus possible d’aimer le foot tout en fermant les yeux sur ce qu’il se passe autour. » Claude Le Roy, ancien entraîneur

à franceinfo

Claude Le Roy appelle à une prise de conscience. « Il faut que des discussions aient lieu dans les fédérations, dans les équipes… Il faut se montrer solidaires. Peut-être que cela persuadera Donald Trump de changer sa vision du monde et son comportement avec les autres ? » imagine-t-il.

Sollicitée par franceinfo, la Fédération française de football n’a pas répondu à nos questions. Et dans les couloirs du ministère de Sports ? « Au stade où nous nous parlons actuellement, il n’y a pas de volonté de boycott du côté de notre ministère de cette grande compétition qui est attendue, a expliqué la ministre Marina Ferrari lors de ses vœux mardi soir. Maintenant je ne préjuge pas de ce qu’il pourrait se passer. » Séparation du foot et de l’Etat oblige, ceux qui ont le pouvoir sont les dirigeants des fédérations nationales. « Nous nous concentrons en ce moment sur la préparation sportive de la Coupe du Monde tout en suivant bien évidemment avec beaucoup d’attention les évolutions extra-sportives qui entourent celle-ci » , botte en touche la Royal Belgian Football Association. « Ce serait un coup dur pour lui » Selon The Guardian, des discussions sur un éventuel boycott ont débuté le week-end dernier à Budapest, en marge des célébrations de l’anniversaire de la fédération hongroise. Un congrès de l’UEFA à Bruxelles, mi-février, pourrait permettre de s’accorder sur une échelle de riposte graduée. Reste qu’il faudra plus qu’une passe d’armes douanière pour décider un milieu sportif toujours frileux à faire primer l’éthique sur le sportif. « Je pense que les gouvernements auront une influence majeure, et si boycott il y a, ce sera sur leur impulsion, plus que celle des fédérations, confirme Ronan Evain. A l’image de ce qui s’est passé quand la Russie a été exclue des compétitions internationales après l’invasion de l’Ukraine. » « Clairement, une invasion du Groenland serait un point de bascule. » Ronan Evain, président de l’association Football Supporters Europe

à franceinfo

Cette hypothèse de boycott qui se cristallise, tant dans l’opinion que chez les décideurs, trouve un écho favorable chez les ONG, pour qui les Coupes du monde deviennent des rendez-vous politiques. « Les supporters qui se rendent aux Etats-Unis courent des risques réels : arrestations pour infraction à la politique d’immigration américaine, impossibilité de participer à des manifestations pacifiques ou obligation de donner accès à leurs comptes de réseaux sociaux pour vérification » , met en garde Steve Cockburn de Amnesty International. Comme pour le Mondial au Qatar, l’ONG n’appelle pas au boycott mais à une sensibilisation des instances. « Il y a aussi une grosse incertitude sur ce qui sera autorisé ou pas : qu’est-ce qu’il se passe si on brandit un drapeau LGBT ou du Groenland en tribune ?, s’interroge Ronan Evain. D’habitude, la Fifa impose ses règles dans les enceintes, mais là on n’est vraiment pas sûr que ça sera le cas. » Rien que la localisation des matchs dans des villes démocrates est soumise au bon vouloir de Donald Trump, qui a dans son collimateur Seattle « la communiste » . Et Gianni Infantino n’est pas en position de refuser grand chose à « Donald le winner » , avec qui il entretient une bromance asymétrique.

Source de l’article : France Info