Un siècle d’histoire graphique de nos barrages (utilisations, retenues et hydroélectricité)

Un siècle d’histoire graphique de nos barrages (utilisations, retenues et hydroélectricité)

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Comme beaucoup de concitoyens, je lis quotidiennement l’état de remplissage des barrages diffusé sur les réseaux sociaux par « Maadialna » et par « Nechfate » et, à la joie du retour des pluies d’hiver, a succédé une compassion à l’égard des victimes des inondations doublée maintenant par l’inquiétude suscitée par les dégâts matériels causés par les pluies qui touchent le Nord après avoir ravagé Safi.

L’intérêt conjoncturel a fait plus que susciter ma curiosité puisque, lorsque je cherchais des réponses à certaines questions, j’ai découvert que des informations historiques étaient bel et bien là mais très éparpillées. J’avoue que je trouvais que, sur le sujet des barrages du Maroc, la bibliographie ne me convenait pas car je n’y trouvais pas de document incluant tous les « plats » que je vous propose dans le menu d’aujourd’hui. Si nos grands-parents ont vécu un Maroc alimenté par une hydroélectricité suffisante, on verra que ce n’est plus qu’un mythe.

Toutes les données sources de cet article sont officielles.

Après que le Barrage de Sidi Saïd Maachou ait commencé à fournir de l’eau et de l’hydroélectricité au Maroc à sa mise en service en 1929, onze autres barrages furent mis en service avant 1956. Depuis l’indépendance, le Maroc a mis en service 141 des 153 barrages existants aujourd’hui, c’est-à-dire 92% d’entre eux. En 2025, avec leurs 19,05 milliards de m³, ces barrages de la post-indépendance représentent 91% des volumes de retenue existants en 2025 alors que leurs 1’105 mégawatts de turbines représentent 84% de la capacité d’hydroélectricité conventionnelle installée. Il m’a semblé utile de parler de l’histoire de nos barrages, des eaux superficielles et de l’hydroélectricité dans un document synthétique. Nous ne parlerons pas des Stations de Transfert d’Energie par Pompage (STEP de Afourer et de Abdelmoumen) car, même si elles restituent certes une grande partie de l’électricité qu’elles ont préalablement consommée, elles ne fournissent ni eau, ni électricité renouvelable. De même, nous sommes bien obligés d’ignorer le phénomène de l’envasement des barrages, sujet ô combien important puisqu’il réduit le volume de leurs retenues, mais c’est un problème dont la manifestation est très spécifique aux conditions locales qui ne peut être traité sérieusement dans le survol que nous proposons ici.

Le graphique de gauche de la Figure 1 montre la répartition 2025 de nos 153 barrages selon les Agences de Bassin Hydraulique (ABH) dont ils dépendent. Celle de (les volumes sont ceux des retenues d’eau) :

Sebou comprend 27 ouvrages avec 7’146 Mm³ de retenue et 6’263 MW hydroélectriques,

Oum Errabia comprend 21 ouvrages avec 5’402 Mm³ de retenue et 5’954 MW hydroélectriques,

Loukkos comprend 18 ouvrages avec 2’110 Mm³ de retenue et 360 MW hydroélectriques,

Moulouya comprend 17 ouvrages avec 1’239 Mm³ de retenue et 230 MW hydroélectriques,

Tensift comprend 16 ouvrages avec 382 Mm³ de retenue et 120 MW hydroélectriques,

Bouregreg-Chaouia comprend 16 ouvrages avec 1’669 Mm³ de retenue sans hydroélectricité,

Souss-Massa comprend 12 ouvrages avec 1’079 Mm³ de retenue et 120 MW hydroélectriques,

Draa-Oued Noun comprend 10 ouvrages avec 1’141 Mm³ de retenue et 100 MW hydroélectriques,

Guir-Ziz-Rheris comprend 8 ouvrages avec 574 Mm³ de retenue sans hydroélectricité,

Sakia El Hamra-Oued Eddahab comprend 1 ouvrage avec 110 Mm³ de retenue sans hydroélectricité,

7 autres ouvrages sont d’affectation inconnue avec 6 Mm³ de retenue sans hydroélectricité.

Même le bassin hydraulique le mieux pourvu (Sebou) est très en dessous des plus grands barrages :

le barrage de Kariba (Zambie / Zimbabwe) atteint 180’600 Mm³,

le barrage de Bratsk (Russie) atteint 169’000 Mm³,

le barrage Nasser (Égypte / Soudan) atteint 165’000 Mm³,

le barrage d’Akosombo (Ghana) atteint 153’000 Mm³,

le barrage de l’Ouvrage de l’Ours (Canada) atteint 74’300 Mm³… le dixième étant à 39’000 Mm³.

Mais il suffit d’imaginer un Maroc sans les services incontournables fournis par ses barrages pour oublier la folie des grandeurs de ces chiffres. Les services rendus par nos barrages de 2025 sont montrés dans le graphique de droite de la Figure 1 (les volumes indiqués sont ceux des retenues d’eau) :

les 14’368 Mm³ de 28 barrages ont été au moins partiellement dédiés à l’hydroélectricité,

les 17’311 Mm³ de 96 barrages sont au moins partiellement dédiés à l’irrigation,

les 2’897 Mm³ de 30 barrages sont au moins partiellement dédiés à la petite irrigation,

les 2’140 Mm³ de 27 barrages sont au moins partiellement dédiés à l’adduction d’eau potable,

les 9’097 Mm³ de 30 barrages sont au moins partiellement dédiés à l’adduction d’eau potable & ind.

les 429 Mm³ de 8 barrages sont au moins partiellement dédiés à l’écrêtement des crues,

les 30 Mm³ de 5 barrages sont au moins partiellement dédiés à la compensation des lâchers d’eau,

les 114 Mm³ de 33 barrages sont au moins partiellement dédiés à abreuver le cheptel,

les 281 Mm³ de 11 barrages sont au moins partiellement dédiés à la recharge artificielle des nappes,

nous n’avons pas trouvé l’usage des 1’156 Mm³ des 7 barrages restants.

Le graphique de gauche de la Figure 2 montre la répartition des barrages selon le volume de retenue : sans que les frontières soient nettes, on distingue tout de même l’existence des trois familles de barrages :

– la famille des petits barrages qui ont un volume de retenue centré autour de 1 Mm³,

– la famille des barrages moyens qui ont un volume de retenue centré autour de 50 Mm³,

– la famille des grands barrages qui ont un volume de retenue centré autour de 500 Mm³.

Le graphique de droite de la Figure 2 montre la répartition des barrages selon la capacité hydroélectrique installée. Sur les 153 barrages répertoriés, 28 sont équipés de capacités de turbinage hydroélectrique et encore, parmi ceux-ci, seuls 21 produisent encore effectivement de l’électricité aujourd’hui. Certains ne produisent plus à cause de leur siècle de bons et loyaux services, d’autres par insuffisance d’eau, qui est affectée en priorité à l’approvisionnement en eau (potable, industrielle ou agricole). On voit que la moitié de nos barrages sont équipés par des génératrices de la tranche 20 à 50 MW et le total des capacités installées cumule 1’306 MW en 2025 alors que la liste des 70 barrages hydroélectriques les plus grands du monde s’arrête à 2’000 MW. S’il pouvait y avoir assez d’eau :

– pour qu’une quantité d’eau égale au volume de la retenue soit entièrement lâché dans les turbines de toute la hauteur de chaque barrage pour produire de l’électricité, on ne pourrait produire qu’autour de 3’000 GWh/an ce qui représenterait à peine plus de 6.5% de l’électricité nette appelée en 2025,

– pour que toutes les turbines hydroélectriques du Maroc puissent fonctionner 24 heures par jour pendant toute l’année, elles ne produiraient encore que 10’000 GWh, ce qui n’est que le cinquième des mêmes besoins en l’électricité nette appelée en 2025.

Bien que durant les années de bonne pluviométrie entre 1939 et 1965, l’hydroélectricité ait pu dépasser 90% des besoins électriques du Maroc1, la part de la production électrique des barrages est tendanciellement tombée en dessous de 5% depuis 2019, la sécheresse étant passé par là, et même si 2026 fera exception. On l’aura compris, bien plus que pour l’alimentation électrique, la politique des barrages de la post-indépendance a très justement été d’abord motivée par l’approvisionnement en eau, même si nos grands-parents nous ont légué le mythe d’une hydroélectricité suffisante pour alimenter le Maroc.

Le graphique de gauche de la Figure 3 montre l’évolution de la répartition du nombre de barrages (153 au total en 2025) et de la structure de cette répartition (graphique inséré). Quant au graphique de droite de la Figure 3, il montre l’évolution de la répartition des volumes de retenue des barrages (20’700 Mm³ au total en 2025) et de la structure de cette répartition (graphique inséré).

On voit bien qu’après la sécheresse des années 1980, le nombre de barrages qui ne sont pas équipés de turbines hydroélectriques ont augmenté beaucoup plus rapidement, quoique les volumes des retenues des barrages équipés soient phagocytés par les barrages équipés. Ceci est dû à une raison très simple : les grands barrages sont presque tous équipés en hydroélectricité alors que les plus petits avaient une raison d’être orientée vers une meilleure répartition géographique de l’approvisionnement en eau superficielle. C’est la mise en service de ces mêmes grands barrages : Bine El Ouidane (1953, 1’384 Mm³), Idriss 1er (1973, 1’186 Mm³), Sidi Mohamed Ben Abdallah (1974, 1’025 Mm³), Al Massira (1979, 2’760 Mm³), Al Wahda (1996, 3’800 Mm³) qui causent les grands sauts du graphique de droite de la Figure 3.

Le graphique de gauche de la Figure 4 montre l’évolution des capacités de stockage (en bleu) et des capacités hydroélectriques (en rouge) des barrages. Quant au graphique de droite de la Figure 4, il montre les mêmes chiffres que ceux de la Figure 3 mais rapportés à la population.

Dans les deux graphiques de la Figure 4, les sauts vers le haut, qui coïncident avec ceux de la Figure 3, sont dus à la mise en service des grands barrages. Mais dans le graphique de droite de la Figure 4, la baisse suivant chaque augmentation est due à l’augmentation de la population entre deux sauts.

Le graphique de droite de la Figure 4 montre bien l’augmentation des retenues par habitant mise à disposition des ressources en eau de surface. La montée aux environs entre 480 et 560 m³/habitant depuis près de 30 ans ne doit pas être fortuite puisqu’elle correspond aux besoins couramment admis comme la limite basse du stress hydrique d’un pays. Ceci ne veut pas dire que le Maroc ne soit pas en stress hydrique car la pluviométrie est rarement suffisante mais ceci montre que les retenues des eaux superficielles sont à même de mettre le Maroc à l’abri durant les années pluvieuses. Une évidence : les années de pluviométrie insuffisante étant beaucoup plus fréquentes, il faut absolument mieux gérer la consommation d’eau, revoir l’efficacité des réseaux et procéder à des apports en eau douce produite par dessalement de l’eau de mer.

La Figure 5 montre les évolutions des productions annuelles d’eau superficielle (en bleu, nous n’avons pas accéder aux données antérieures à 1986) et d’hydroélectricité (en rouge), le graphique de gauche montrant les totaux alors que celui le graphique de droite est rapporté au nombre d’habitants.

La Figure 6 montre l’évolution du facteur de charge moyen de l’hydroélectricité (en rouge) et de sa part dans la production électrique (en bleu). On y voit, notamment, qu’entre 1965 et 1985, la part de l’hydroélectricité dans la production électrique a été complètement phagocytée par les sources fossiles (charbon, gaz et pétrole) et la hausse de la demande. La baisse a même été accélérée par la coïncidence d’une chute du facteur de charge entre 1975 et 1985 qui n’est due qu’à la baisse de pluviométrie.

Compte tenu de la durée de vie des barrages supérieure à 50 ans, le greffage de turbines hydroélectriques dans un programme dédié à l’approvisionnement en eau était un choix pertinent pour profiter pleinement des années de forte pluviométrie comme 1992, 2010 ou 2026. D’autant plus que, pour l’écrêtement des crues, le débit de vidange anticipé des barrages pleins à travers les turbines situées dans le bas est bien mieux contrôlé que le débordement par le haut qui est dicté par les apports en amont dont les débits peuvent être ravageurs.

En ce début de février 2026, le Barrage de Oued El Makhazine limite les dégâts en se vidant progressivement, à l’avance, pour pouvoir absorber accueillir les apports attendus. Malgré les apparences, cela a limité l’impact humain et matériel sur la ville de Ksar El Kebir et le déplacement de sa population permet de la prémunir contre le pire… n’oublions pas la catastrophe de Derna (Libye) de 2023.

Les barrages hydroélectriques ont l’avantage qu’ils permettent de produire de l’électricité de façon contrôlée mais il va falloir oublier toute hydroélectricité marocaine performante car, à en croire les climatologues, la pluviométrie ne devrait pas s’améliorer malgré des « épisodes favorables » tels que celui de 2026 que nous vivons. Alors, puisque notre facture énergétique dévore nos acquisitions de devises alors que notre pays est bien ensoleillé avec une façade atlantique bien ventée, et que le solaire et l’éolien sont les énergies électriques les moins chères avec des prix de stockage sur batteries en chute libre2, alors profitons-en…

Par Amin BENNOUNA ([email protected])

1 Amin Bennouna, « Le couple batteries & solaire offre désormais, en plus de l’inertie, un coût très compétitif » , EcoActu 08 Juillet (2025), https://ecoactu.ma/le-couple-batteries-solaire-offre-desormais-en-plus-de-linertie-un-cout-tres-competitif/

Source de l’article : EcoActu.ma

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