Sécurité alimentaire : Blé, sécheresse et importations, le grand déséquilibre

Le Royaume consomme plus de blé que beaucoup de pays industrialisés, mais produit une récolte fragile, irrégulière et dépendante du ciel. Résultat, la facture des importations devient une variable de stress macroéconomique, amplifiée par les chocs mondiaux, la sécheresse et les tensions sur l’eau. Une étude publiée dans l’African Scientific Journal alerte sur l’ampleur du risque et esquisse des pistes de résilience d’ici 2030.

Le pain reste un réflexe national, presque une certitude quotidienne. Quand les pluies manquent, ce n’est pas seulement la campagne agricole qui vacille. C’est tout un modèle d’approvisionnement qui se retrouve exposé aux marchés mondiaux, à la logistique portuaire, aux devises, et à la capacité de l’État à amortir le choc. Dans une économie où l’alimentation pèse autant dans le quotidien des ménages que dans la stabilité sociale, la question céréalière dépasse largement l’agriculture.

Dans une étude publiée dans l’African Scientific Journal, et consacrée à la dépendance céréalière et à la sécurité alimentaire, Abdellatif Noureddine et Ahmed Abriane décrivent une vulnérabilité devenue de plus en plus structurelle. Leur diagnostic est limpide. La dépendance du Maroc aux céréales importées n’est plus un simple ajustement, mais une contrainte stratégique qui s’installe dans la durée, au croisement du climat, des finances publiques et des tensions géopolitiques.

Une consommation record, une production trop instable

L’étude rappelle un chiffre qui résume à lui seul le cœur du problème. La consommation de blé au Maroc atteint environ 255 kg par habitant et par an, l’un des niveaux les plus élevés au monde. Cette intensité transforme la céréale en pilier de stabilité, mais aussi en facteur de fragilité. Plus la consommation est élevée, plus le pays est obligé d’absorber, année après année, l’écart entre la demande et une production locale qui reste irrégulière.

Or, cette demande intérieure ne ralentit pas. Elle progresse avec la démographie, l’urbanisation et une alimentation de plus en plus tournée vers les produits transformés, ce qui élargit encore la place du blé tendre et du maïs dans le panier alimentaire. En parallèle, la production céréalière marocaine reste largement tributaire des précipitations. Les surfaces consacrées aux céréales occupent une place massive, mais la part irriguée demeure limitée, rendant la récolte extrêmement sensible à la sécheresse.

L’étude souligne l’ampleur des fluctuations. En année favorable, le pays peut enregistrer des records historiques, comme lors de la campagne 2014-2015, avec 115 millions de quintaux. Mais l’inverse est tout aussi fréquent. En année de sécheresse sévère, la production peut chuter sous les 30 millions de quintaux, ce qui oblige mécaniquement à compenser par des importations massives.

Cette instabilité n’est pas qu’un problème agricole. Elle complique la planification économique, fragilise les revenus ruraux et installe une dépendance qui devient de plus en plus coûteuse à gérer. Et c’est là que le basculement s’opère.

À partir du moment où la demande dépasse durablement la capacité de production, le pays n’importe plus pour compléter, il importe pour tenir. La consommation nationale de céréales atteint aujourd’hui environ 11 millions de tonnes par an, un seuil franchi en 2024, ce qui confirme que le recours à l’extérieur n’est plus une option ponctuelle mais une nécessité structurelle.

Importer pour tenir, subventionner pour stabiliser

Quand la récolte ne suit pas, l’importation devient la réponse immédiate. Mais elle a un coût macroéconomique direct. L’étude insiste sur un point essentiel. Le Maroc doit financer ses achats extérieurs sans rente pétrolière, ce qui met périodiquement à l’épreuve la balance commerciale et les finances publiques, surtout lorsque les prix mondiaux se tendent. Les chiffres de 2024 illustrent cette dépendance dans sa forme la plus brute.

D’après les données compilées dans l’étude, le Maroc n’aurait produit qu’environ 2,2 millions de tonnes de céréales en 2024, soit moins de 20% de sa consommation. Autrement dit, plus de 80% de l’approvisionnement céréalier provenait de l’étranger. Cette réalité transforme la céréale en enjeu de devises, mais aussi en enjeu budgétaire. Car protéger le pouvoir d’achat des ménages impose souvent d’amortir le choc des cours mondiaux, notamment via les mécanismes de subvention.

L’étude rappelle que l’État intervient de longue date pour maintenir l’accessibilité des produits de base, en particulier la farine nationale de blé tendre, dont le prix reste administré. Face à la flambée des cours en 2022-2023, le gouvernement a renforcé ce dispositif en soutenant également l’importation de blé tendre, afin de limiter la transmission des hausses au consommateur.

L’objectif est d’éviter une hausse brutale du prix du pain, produit socialement sensible, et de préserver la stabilité des prix alimentaires. Mais cette stratégie a ses limites. Lorsque les chocs se répètent, l’effort budgétaire devient plus lourd, et la dépendance au marché mondial se transforme en source de vulnérabilité permanente. L’étude cite d’ailleurs un indicateur parlant. La facture d’importation céréalière aurait augmenté de 17% en 2024 par rapport à 2023, renforçant la pression sur la balance commerciale et sur les arbitrages de compensation.

Dans ce contexte, la question n’est plus seulement d’acheter au bon moment, mais de sécuriser le système pour qu’il ne soit pas pris de court lors de la prochaine crise. C’est précisément ce qui explique le tournant observé sur la politique de stockage.

Pendant longtemps, le Maroc s’est appuyé sur des stocks limités, souvent de quelques semaines à deux mois. Mais la séquence récente a accéléré une nouvelle doctrine. Fin 2023, des incitations au stockage sont mises en place, puis l’ONICL pilote, en 2024, un programme visant à constituer un stock stratégique de 10 millions de quintaux de blé tendre, équivalent à trois mois de consommation nationale.

L’opération dépasse l’objectif, portant le stock de sécurité à près de 12 millions de quintaux fin avril 2024. L’idée est simple. Créer un tampon, gagner du temps, lisser les tensions, et éviter que le pays ne soit totalement dépendant du rythme des arrivages extérieurs.

L’équation de la résilience entre eau, production et diversification

La réponse ne peut toutefois se limiter au stockage. L’étude insiste sur les perspectives de résilience à l’horizon 2030, à travers une combinaison de leviers. D’abord, la relance productive. La stratégie Génération Green 2020-2030 vise à renforcer la souveraineté alimentaire, et un contrat-programme spécifique à la filière céréalière et légumineuse 2021-2030 a été signé, avec un budget de 7,3 milliards de dirhams.

L’objectif affiché est ambitieux. Sécuriser 80% des besoins céréaliers du pays d’ici 2030, en mobilisant un million d’hectares et en améliorant la productivité, notamment grâce à des variétés résistantes à la sécheresse et à l’irrigation d’appoint. Mais ce chantier se heurte à une contrainte centrale, celle de l’eau. L’étude rappelle que l’irrigation ne concerne qu’une faible part des superficies céréalières, et que les niveaux de remplissage des barrages ont atteint des seuils historiquement bas, avec un taux moyen national de 33% en 2023.

Dans ce contexte, l’arbitrage devient délicat. Comment sécuriser des hectares stratégiques de céréales quand l’eau est déjà sous pression pour l’usage urbain et industriel. La résilience ne peut donc être uniquement agricole. Elle devient une question de gouvernance et de priorités nationales.

Enfin, l’étude ouvre une réflexion plus large sur le modèle alimentaire lui-même. La dépendance céréalière n’est pas seulement une affaire de commerce extérieur. Elle renvoie aussi à la structure des habitudes de consommation, très centrées sur les céréales raffinées. Le texte souligne que cette concentration pose un enjeu de qualité nutritionnelle. Il rappelle qu’en 2018, 61% des Marocains étaient en surpoids et 21% obèses, signe d’une transition nutritionnelle où la calorie accessible ne garantit pas un équilibre alimentaire.

La souveraineté alimentaire, dans cette lecture, ne signifie pas uniquement produire plus de blé. Elle implique aussi de diversifier, de renforcer les légumineuses, de valoriser l’orge, et de réduire progressivement la pression sur une céréale devenue omniprésente.

Faiza Rhoul / Les Inspirations ÉCO

Source de l’article : LesEco.ma