Santé mentale : doit-on repenser la prise en charge de l’anorexie ?
Steve Vilhem est chef de clinique en pédopsychiatrie et docteur en sciences humaines et sociales et il a soutenu une thèse en 2024 intitulée : « Anorexie mentale, déconstruire un concept pour repenser les soins : une approche historique et anthropologique » .
Une maladie universelle ? Anorexie, culture et altérité
Steve Vilhem rappelle que l’anorexie mentale est aujourd’hui la maladie psychiatrique la plus mortelle, touchant une femme sur trente au cours de sa vie. Son intérêt pour ce trouble est né de la rencontre entre psychiatrie et anthropologie : « l’anthropologie et la psychiatrie partagent le même intérêt pour l’altérité » , dit-il. Il s’est ainsi demandé si l’anorexie existait partout, dans toutes les époques et toutes les cultures, et surtout si elle se manifestait de la même manière.
En Europe médiévale, il retrouve des pratiques de jeûnes extrêmes, souvent féminins, liés à la culture chrétienne. Aujourd’hui encore, la pression sociale s’exerce particulièrement sur le corps des femmes : « Les femmes sont, dans notre société, souvent soumises au dictat de la maigreur, à des idéaux de minceur. Souvent c’est sur leur corps que la société se rabat et leur demande de faire parfois des efforts, parfois se contrôler. » L’anorexie apparaît ainsi comme un trouble à la fois intime et profondément modelé par son contexte culturel.
Rareté, déni et expériences cambodgiennes
Son enquête au Cambodge, où le diagnostic d’anorexie n’existe pas, révèle que le trouble y est infiniment plus rare qu’en France, peut-être parce qu’il s’exprime différemment. Les survivants des Khmers rouges ont un rapport particulier à la nourriture, mais cela n’empêche pas l’existence de formes de jeûne pathologique. « J’ai rencontré une femme qui a connu les Khmers rouges et qui souffrait d’une forme de maigreur depuis sa jeunesse. Elle avait presque 70 ans quand je l’ai rencontrée et elle m’a expliqué que le seul moment où elle a repris du poids, c’était durant la période des Khmers rouges. Quand je lui ai demandé comment expliquer ce paradoxe, elle m’a expliqué qu’elle avait simplement arrêté de penser. » Il observe également un contraste dans le rapport au déni : en Europe, les patientes nient souvent être elles-mêmes trop maigres. Pour limiter les phénomènes de comparaison et d’émulation pathologique entre patientes, il plaide pour un développement des soins ambulatoires, encore trop peu dotés.
Source de l’article : Radio France



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