« Ronaldo était un patient facile, toujours à l’écoute de ce qu’on lui demandait » : comment en 2000 le Brésilien s’est reconstruit à Capbreton
Il y a vingt-cinq ans, Ronaldo a passé six semaines au centre de rééducation de Capbreton. Dans les Landes, l’avant-centre brésilien s’est reconstruit pour revenir au sommet de son art et remporter la Coupe du monde 2002.
Durant sa rééducation six mois après sa blessure en Coupe d’Italie, l’attaquant de l’Inter Milan a notamment croisé le rugbyman Abdelatif Benazzi. (Nicolas Luttiau/L’Équipe ) « Ronaldo était un patient facile, toujours à l’écoute de ce qu’on lui demandait » : comment en 2000 le Brésilien s’est reconstruit à Capbreton
Il y a vingt-cinq ans, Ronaldo a passé six semaines au centre de rééducation de Capbreton. Dans les Landes, l’avant-centre brésilien s’est reconstruit pour revenir au sommet de son art et remporter la Coupe du monde 2002.
Thomas Simon publié le 25 décembre 2025 à 11h00
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Octobre 2000. Le mois touche à sa fin. Ça y est, l’internet illimité est arrivé, et on l’a pour 99 francs. Plus de 2 millions de Français sont sans emploi, Weah vient de planter son premier pion avec Marseille, Pauleta de marquer un lob de 40 mètres à Paris, et la Zic de la zone du Rat Luciano s’apprête à résonner dans l’Hexagone. L’ouest du pays est touché par la tempête Oratia, qui tape fort et perturbe les trafics ferroviaire, maritime et aérien.
À l’aéroport de Biarritz, l’avion en provenance de Lyon attendu à 21 h 35 se pose sur le tarmac peu avant 23 heures. Blouson beige, pantalon marron, crâne rasé sous une casquette, Ronaldo en descend incognito, escorté de son physiothérapeute Nilton Petrone et du médecin de l’Inter Milan, Franco Combi. Au carrousel à bagages, appuyé sur son chariot, l’attaquant brésilien poireaute encore près de vingt minutes pour récupérer son gros sac Nike.
Cela fait quasiment un an qu’Il Fenomeno n’est plus l’ouragan dévastateur et fascinant de son sport. Le 21 novembre de l’année précédente, son tendon rotulien du genou droit a partiellement rompu contre Lecce (6-0). Opéré à Paris par le professeur Gérard Saillant et revenu à la compétition le 12 avril en finale aller de la Coupe d’Italie face à la Lazio (2-1), à l’Olimpico de Rome, il s’effondre brusquement sur une accélération.
Cette fois-ci, le tendon a totalement cédé. Une nouvelle fois, les mains et l’expérience du réputé professeur Saillant dans la foulée, puis les semaines qui défilent, compliquées. La sommité médicale le revoit, et « joue cartes sur table » . « Je lui ai dit : » On va prendre tant de mois, on n’est pas pressés, tu vas peut-être trouver des gens qui vont te dire qu’il faut aller plus vite, etc « , raconte le chirurgien. Il m’a répondu : » On part comme ça, je fais confiance à l’équipe. « » Un patient (pas) comme les autres
Ce sera celle du Centre européen de rééducation du sportif (CERS) de Capbreton, recommandée par Saillant et composée du docteur Patrick Middleton, du kiné Rémy Roulland et du préparateur physique Charlie Ducamp. « Il avait un genou très raide, qui ne pliait qu’à 90 degrés, alors qu’on était déjà six mois après l’opération. Ce n’était pas gagné, se rappelle le médecin chef du CERS. On a mis en place un programme sur six semaines » , entamé la veille du 1er novembre. Saillant l’inscrit dans un plan plus large : « La rééducation était volontairement lente et prudente. Il fallait prendre le temps, être patient. Il se disait : » Cela va être plus ou moins long, mais je vais revenir. « » 12 avril 2000, finale aller de la Coupe d’Italie contre la Lazio : Ronaldo s’effondre. Le tendon rotulien du genou droit de l’attaquant de l’Inter s’est rompu totalement. (Patrick Boutroux/L’Équipe)
La venue « du plus grand sportif qu’on ait jamais eu depuis l’ouverture en 1991 » , de l’aveu de Roulland, demande des précautions. « Même s’il est traité comme les autres, il ne représente pas un patient comme les autres. C’est comme Sarkozy quand il arrive à la (prison de la) Santé, rigole Middleton. Globalement, ça crée une certaine tension, car il attire forcément les sollicitations. » À proximité, une enseigne de sport a flairé le filon et s’est approvisionnée dare-dare en maillots de la Seleçao. Un joueur de rugby de l’Aviron Bayonnais profite de ses relations et en apporte une quinzaine, de toutes les tailles, à lui faire signer. Dehors, il y a bien quelques curieux, parfois une poignée de gamins, pour guetter un peu, l’air de rien. « Mais la structure s’auto-protégeait bien, résume Middleton, il n’y a pas eu de souci. » Un vigile s’installe à l’entrée de l’établissement. Après quarante-huit longues heures d’ennui à surveiller le calme plat, fini l’emploi fictif, on lui dit de rentrer chez lui. Même à l’intérieur, l’effervescence est calfeutrée. Le Ballon d’Or France Football 1997 (et bientôt 2002) est la star de son sport. Mais au CERS, aucun traitement de faveur. « On s’occupe de tout le monde, atteste Ducamp. Il y a une grosse pression mais c’est avant tout un être humain, un athlète performant qui veut redevenir un compétiteur. » « Ronaldo aimait bien manger. Je l’ai fait venir pour qu’on prépare un foie gras ensemble. Je lui ai appris à le faire et il est parti avec » Patrick Middleton, médecin au centre de rééducation de Capbreton
Et comme la centaine de pensionnaires sur place, c’est dans ce but que Frédéric Lecanu y pose sa valise. Alors, quand cette promesse du judo français de 21 ans sans « aucune culture foot » voit l’attaquant de l’Inter Milan, cela ne lui fait ni chaud ni froid. « Ça peut sembler fou mais moi je suis dans mon truc, j’ai mal à un genou (il s’est blessé aux ligaments lors d’un tournoi préparatoire aux Championnats d’Europe par équipes), je vois que je ne récupère pas bien donc Ronaldo, je n’ai pas d’admiration pour lui, je n’en ai rien à foutre en fait. » L’attaquant est un parmi d’autres. Inclus dans des groupes, il prend les déjeuners en commun à la cantine, se retrouve « avec monsieur Tout-le-Monde pour faire des abdos » , clarifie Ducamp, du gainage et des étirements, les mardis et jeudis après-midi. Roulland : « Personne ne l’emmerdait. Chacun faisait son boulot. » Le sien, c’est cinq-six heures par jour, du lundi au samedi midi. Personne n’interfère, ni l’Inter, ni la partie brésilienne, pas plus que Nike qui, auparavant, avait pu solliciter sa vedette pour des opérations marketing malvenues. « Je n’avais de compte à rendre à personne, on a été peinards » , assure Middleton. « La structure tendineuse était en voie de cicatrisation, du coup l’articulation n’était pas complètement mobile, se souvient, lui, le kiné. Il fallait la travailler avec beaucoup de prudence. » Pour débuter la matinée, des exercices destinés à retrouver de la mobilité du genou opéré (travail excentrique, de flexion, des étirements résistés), suivis d’une partie de renforcement musculaire, avant de basculer sur du cardio avec un réentraînement à l’effort sur du vélo elliptique, du stepper. Avant la pause de la mi-journée, c’est en piscine qu’il bosse ses appuis et son équilibre, parfois sur fond de galets. Les séances et les efforts que ça lui réclame s’enchaînent, s’intensifient.
Retrouver ses moyens athlétiques est à ce prix. Il peut lui arriver de grimacer, jamais de renoncer. « Il acceptait la douleur, d’être poussé dans ses retranchements » , remet le kiné. « On voyait sa force de caractère. C’était un patient facile finalement, appuie le préparateur physique. Il s’est laissé entourer et soigner. Il a toujours été à l’écoute de ce qu’on lui demandait et avait envie de progresser. » Arrivé en surpoids, il consulte une diététicienne deux fois par semaine et lâche en chemin des kilos en trop. Au fil des jours et des feux verts donnés par Middleton – « on était à 110 (degrés) après deux semaines, j’ai envoyé une photo et un petit message à Gérard Saillant : » Pour la mobilité c’est gagné. « » -, Ronaldo retrouve les terrains. Au stade de la commune landaise, où il dispose de davantage d’espace pour s’exercer sur des courses ciblées, il reprend les bases, symétrie de la foulée, déplacements latéraux. Puis retouche le ballon, son bébé, sa bouffée de bonheur.
Golf, pelote basque et tennis avec Nathalie Tauziat
Ronaldo a sa chambre au CERS, qu’il utilise pour se changer, se doucher et se reposer, seulement, car « le soir, il dort à l’extérieur, ce qui est un privilège à l’époque » , rembobine Roulland. « Être hospitalisé en rééducation, c’est la garantie d’un suivi médical et de plusieurs séances de travail quotidiennes, mais ce n’est pas la prison, souligne Saillant. Il fallait qu’il ait ses week-ends, ses petits moments de liberté, et tout cela était possible à Capbreton. » Sa journée terminée, il retrouve son épouse Milene (Domingues) et leur enfant Ronald à l’hôtel du golf de Seignosse, situé à moins de dix bornes. Là-bas, un représentant d’une marque l’approche, lui offre un équipement complet et le Brésilien travaille son swing pour la première fois. Il rend visite aux Seignossais et participe à une fête prévue pour les enfants. « Dans la région, ça se savait qu’il était là donc ça cherchait à l’avoir » , recontextualise Middleton. En dehors du CERS, Ronaldo répond favorablement à certaines invitations, joint l’agréable à l’utile et profite des plaisirs proposés lorsqu’on lui fait voir du pays.
Au CERS de Capbreton, cinq à six heures par jour, la star brésilienne enchaîne les exercices du programme de rééducation mis en place par le docteur Patrick Middleton après l’intervention du professeur Saillant. (BEP/Sud Ouest/Maxppp)
Au Trinquet d’Arcangues, en compagnie de sa femme et de son fils, il assiste à un match de pelote basque, une pratique qu’il découvre. En fin de rééducation, raquette de tennis en main, il se retrouve sur un court face à Nathalie Tauziat, top 10 mondial. Quoi qu’il touche, le Carioca, « très fort dans tout ce qui est perception du geste » dixit Roulland, impressionne. « Ah ! Il se débrouillait bien. Tennis, basket, golf, c’était vraiment un mec doué, il a une telle qualité de coordination et d’adresse. Les cracks comme ça, ils ont un truc en plus » , confirme Middleton, qui partage une partie de ce (bon) temps avec lui. Jusqu’à l’inviter à la maison pour un cours de cuisine particulier. « Il aimait bien manger. Je l’ai fait venir pour qu’on prépare un foie gras ensemble. Je lui ai appris à le faire et il est parti avec, raconte le médecin. Les mi-cuits, il faut les manger quelques jours après. Il n’en a pas laissé beaucoup aux autres. Ça n’a pas aidé pour la ligne mais il a bien aimé. » « Il y avait un terrain de basket. Il jonglait avec un ballon de foot et devait ensuite l’envoyer dans le panier. On comptait jusqu’à vingt et… vingt fois il l’a mis dedans » Abdelatif Benazzi, ancien international français de rugby
Avec Abdelatif Benazzi, entre autres, il se retrouve à la table du restaurant triplement étoilé Arzak, à Saint-Sébastien en Espagne. « On y est allés à quatre-cinq pour dîner. Il a invité tout le monde, se rappelle l’ex-rugbyman capitaine des Bleus (78 sélections de 1990 à 2001), qui se trouvait en phase de réathlétisation au CERS après une blessure à l’épaule gauche. On s’est bien détendus. » Et entendu. « Il m’avait donné son maillot du Brésil, moi ma tunique du quinze de France. On partageait le même équipementier… pas le même contrat, ajoute-t-il avec une pointe d’humour. C’était un type adorable. On est restés en contact quelque temps. Pour moi qui ai joué au foot plus jeune au Maroc, Ronaldo c’était un dieu. Mais je retiens surtout sa gentillesse, sa disponibilité, sa générosité. » Avec son sourire qui donne sur ses dents du bonheur, le Brésilien diffuse une bonhomie et sa bonne humeur. Il passe facilement du portugais à l’espagnol, sait taquiner en italien, on l’entend tchatcher néerlandais avec un basketteur belge et, avec les autres, il se débrouille en anglais. Lecanu revoit d’ici, « ce mec lumineux, déconneur, blagueur. Et il était normal, pas en représentation. C’était frais, décalé, sympa, drôle. » 30 juin 2002, la renaissance. Ronaldo offre la cinquième étoile au Brésil, en inscrivant notamment les deux buts de la finale victorieuse contre l’Allemagne (2-0). (Jean-Louis Fel/L’Équipe)
L’ancien judoka et ceux qui l’ont côtoyé restent marqués par sa petite manie : « Il ne faisait que des paris. » D’un côté, cet esprit compétiteur qui ne le quitte pas. Le talent en plus. « Il y avait un terrain de basket, visualise à nouveau Benazzi. Il jonglait avec un ballon de foot et devait ensuite l’envoyer dans le panier. On comptait jusqu’à vingt et… vingt fois il l’a mis dedans. » Il répète, encore épaté un quart de siècle après. « Inimaginable, impressionnant ! » Un vrai « gamin » de 24 ans
De l’autre, cette personnalité facétieuse, avec ce truc omniprésent en lui de vouloir prendre et donner du bon temps. « Parfois, on jouait au billard, poursuit l’actuel vice-président de la FFR, chargé de l’international, et président du Conseil des Six Nations. À chaque fois qu’il perdait, il devait donner quelque chose à un autre participant : un tee-shirt, un short… Il a pu finir en slip… » Même s’il a déjà 24 ans et que son statut de superstar acquis très jeune lui a malgré tout, et surtout malgré lui, enlevé une bonne part d’innocence, le natif de Bento Ribeiro persiste à rester ce « gamin plein de vie » , comme le décrit le préparateur physique Ducamp.
Tout est bon à miser, sa montre ou ses fringues, donc. Roulland rigole : « Eh, il n’a jamais joué sa chemise non plus. Et puis ses vêtements, c’était son sponsor, ça ne lui coûtait pas cher ! » À l’affût de la moindre aubaine pour parier, Ronaldo a remarqué cet employé qui trimballe toujours sa bouteille pour bien s’hydrater. Il lui lance, au bluff : « J’te parie que tu la bois pas cul sec… » Avec comme gage, en cas d’échec, de passer quelques heures torse nu. L’employé accepte mais retourne le défi à R9, qui échoue.
Le buteur de l’Inter permet aussi aux autres de gagner, même un repas. Lecanu, l’ex-judoka, raconte : « Je lui avais fait signer un maillot du Brésil que j’avais ensuite rapporté pour mes potes qui tenaient un restaurant à Vincennes. Pour me remercier, ils m’avaient payé le rougail saucisse. Et pour moi, c’était énorme. Je n’avais pas un rond, le maillot, qu’est-ce que j’en aurais foutu, je l’aurais mis dans un tiroir… Alors que ce repas, ce moment, c’était bien plus précieux. Quelque part, Ronaldo a permis cette tranche de vie et de partage, ça résume bien l’état d’esprit qu’il avait à Capbreton. Ce rougail saucisse, je lui dois. » Quand il s’en va, le 13 décembre, R9 ne se retourne pas. Alors que les enfants du personnel sont attendus pour le Noël du CERS, le Brésilien, lui, va chercher son cadeau à Paris, au bâtiment Gaston-Cordier de la Pitié Salpêtrière, de la bouche même du professeur Saillant : son genou droit plie désormais à 135 degrés et cette partie de sa rééducation est réussie. Il peut regarder devant. Son pays l’attend, dans un premier temps, puis Milan.
Un an, six mois et dix-sept jours plus tard, le numéro 9 claque un doublé face à l’Allemagne en finale de la Coupe du monde (2-0) et coud une cinquième étoile sur la tunique auriverde. On ne parle que de lui. Mais lui parle de Gérard Saillant, à qui il dédie ses deux buts. Le professeur est présent au stade de Yokohama ce soir-là. En toile de fond, ils le savent et on le devine, il y a Capbreton.
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Source de l’article : L'Équipe



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