Rentrée littéraire d’hiver 2026 : notre première sélection de dix romans incontournables
Comment faire un tri parmi les 508 livres de cette rentrée littéraire d’hiver, dont 363 romans français ? Comme toute sélection, celle-ci est subjective et non exhaustive. Tour d’horizon avec dix livres abordant une grande diversité de thèmes. « Seules les rivières » de Patrice Gain : Jessy et les autres
L’errance de Jessy prendra-t-elle fin ? À 16 ans, elle fuit un foyer toxique et une violente trahison amoureuse. Elle fugue pour survivre. Du jour au lendemain, elle se retrouve seule, sur la route, espérant laisser derrière elle les traumatismes. Le passé s’accroche, refusant de disparaître. Des rencontres, Jessy en a fait beaucoup à travers son périple. Certaines, comme celle de Nina, la réconcilient avec l’humanité. Jessy est aussi bouleversée par la découverte de la nature. Patrice Gain a su trouver les mots pour dire les gorges du Verdon, des mots poétiques et justes. Tout comme il a su donner vie à un personnage attachant, avec qui on tremble tout au long de ce poignant roman noir social. Jessy mène plusieurs combats pour se reconstruire, dépasser à défaut d’oublier un milieu nocif. Phrases courtes, rythme soutenu, écriture nerveuse, l’auteur des Brouillards noirs signe un livre dense, poignant. Seules les rivières, roman intense et résilient. « Seules les rivières » , Patrice Gain, Albin Michel, 264 pages, 20,90 euros « Fille de pute » de Swann Dupont : fière de l’être
Un cri, une révolte, un désir d’émancipation… Pour un premier roman, Swann Dupont frappe fort. Au-delà du titre qui peut paraître provocateur, et forcément accrocheur, ce livre, en grande partie autobiographique, est un récit d’émancipation d’une fille que tout désignait comme victime. C’est cette quête de liberté que la comédienne et réalisatrice décrit avec une langue pleine de rage et de poésie. Née dans un petit village, elle est qualifiée de « fille de pute » . Pourquoi cette stigmatisation ? Sa belle-mère est prostituée. Est-ce la vérité ? Peu importe, l’essentiel est ailleurs. Fille de pute est aussi une découverte de soi, de son corps et de sa sexualité. Une identité qui se façonne dans la violence et la tendresse, dans l’excès et l’absence. Swann Dupont a su trouver les mots (on n’est jamais tout à fait pauvre quand on a du vocabulaire) pour dire une trajectoire personnelle faite de découvertes et de défis. Comment s’extraire de son milieu ? Fille de pute, un roman qui se lit avec Antisocial, chanson de Trust, à plein volume. De rage et d’amour. « Fille de pute » , Swann Dupont, Éditions Istya & Cie, 253 pages, 20 euros « Aller à La Havane » de Leonardo Padura : Cuba libre « Voici un livre que j’ai toujours voulu écrire » , écrit Leonardo Padura en préliminaire. L’écrivain cubain est indissociable de La Havane, sa ville natale. La capitale, comme figée dans le temps, exerce une grande fascination sur le grand romancier. Dans ses nombreux livres, elle est un personnage vivant et non un décor. « Ce livre est un chant d’amour à la ville où je suis né et où je vis, écris et subis, l’endroit du monde auquel j’appartiens (…) » , remarque le jeune écrivain et journaliste de 70 ans. Dans ce livre hybride, l’auteur de L’homme qui aimait les chiens narre la mémoire d’une ville, décrit un peuple empêché et révolté, dit l’espoir et la colère. Les rêves et les désillusions. L’écrivain n’a jamais songé à quitter son pays, attaché qu’il est à son quartier de Mantilla, dans le sud de la capitale. Aller à La Havane est une preuve d’amour et une expérience littéraire. Il est aussi un éclairage de ce que vit une île sous blocus pendant des dizaines d’années. Allons donc à La Havane. « Aller à La Havane » , Leonardo Padura, traduit par René Solis, éditions Métailié, 368 pages, 22,50 euros « Madame Bovary, ma mère et moi » de Samira El Ayachi : au nom de la mère « On n’en a jamais parlé. Mais je crois que je n’étais pas prévue au programme. Je suis sûrement l’enfant d’un retour de couches. Est-ce pour cela que j’ai toujours l’impression de déranger ? Est-ce pour cela que je m’excuse souvent ? » Samira El Ayachi revient avec un livre coup de poing ambitieux qui interroge les relations mère-fille et la transmission. La narratrice, Salwa, découvre après un examen médical qu’elle ignore tout ou presque des femmes de sa lignée. À commencer par sa mère qui, arrivée en France dans le cadre du regroupement familial dans les années 1980, a développé des réflexes de survie surprenants. L’autrice des livres Le Ventre des hommes et Les femmes sont occupées narre dans cet ouvrage original, qui convoque souvent Gustave Flaubert dans des textes courts, une histoire de combat et d’émancipation. Samira El Ayachi dit le chemin et la destinée. Elle dit les silences et les révoltes dans une langue hantée par l’urgence. Un texte littéraire porté par un grand souffle. Intense, indispensable. « Madame Bovary, ma mère et moi » , Samira El Ayachi, éditions de L’Aube, 272 pages, 19,90 euros « Désertion » de François Bégaudeau : voir Raqqa et revenir
Des convictions personnelles, Steve en a. Lesquelles ? Il est incapable de les définir. Qu’est-ce qui a motivé Steve à se rendre à Raqqa pour combattre l’État islamique (Daesh) aux côtés des Kurdes ? Pourquoi a-t-il suivi Mickaël, son frère cadet, dans cette aventure ? Le sait-il lui-même ? Non loin du Havre, les deux frères mènent une vie banale chez leur mère célibataire. L’aîné a une relation fusionnelle avec le cadet. Sensible, timide, Steve a traversé les étapes de la vie en prenant soin de faire du bien autour de lui. Les événements, harcèlement à l’école, échecs scolaires, glissent sur lui. L’adolescent veut être aimé et accepté. Pourquoi aller à la guerre alors ? François Bégaudeau travaille le lecteur au corps dans ce roman sur un jeune homme ordinaire. L’auteur excelle dans la dissection, il dit une partie de la société enlisée par le déterminisme social. Désertion est avant tout un livre complexe sur la fraternité. « Désertion » , François Bégaudeau, éditions Verticales, 257 pages, 21 euros « La Danse sur le volcan » de Marie Vieux-Chauvet : les raisons de colère « En ce jour de juin, le Port-au-Prince, en liesse, attendait sur les quais l’arrivée d’un nouveau gouverneur. » D’un côté la population locale, de l’autre les Européens. Et il y avait Minette et Lise, deux fillettes qui grandissaient sans instruction. Minette fera carrière dans la chanson. Son succès est tel que la bonne société de Saint-Domingue accourt pour l’entendre chanter. Très vite, en découvrant qu’elle est de sang-mêlé, l’opinion se divise. On est au XVIIIe siècle, à la veille de grands bouleversements. La société coloniale est très hiérarchisée : les colons riches, les pauvres, les affranchis, les esclaves… Où est la place de Minette ? Elle découvre que les exclus ont aussi leurs exclus. Dans ce roman historique, Marie Vieux-Chauvet donne la parole à ceux à qui on la refuse. L’écrivaine haïtienne, décédée en 1973, remonte aux sources de la révolution en dressant un tableau implacable d’un système violent et broyeur d’espérances. De résistance et… de résistance. « La Danse sur le volcan » , Marie Vieux-Chauvet, éditions Zulma, 463 pages, 23 euros « Les Belles Promesses » de Pierre Lemaitre : le périph’, la ville et la campagne
Pierre Lemaitre est un conteur extraordinaire qui sait tenir en haleine son public de la première à la dernière page, du premier roman au quatrième. Après Le Grand Monde, Le Silence et la Colère et Un avenir radieux, il clôt de manière éclatante sa plongée dans les Trente Glorieuses avec Les Belles Promesses. Faut-il lire les trois premiers volumes avant de se pencher sur ce dernier opus ? Non, mais connaître les précédentes aventures de la famille Pelletier est un avantage certain. Nous sommes au début des années 1960 : la guerre d’Algérie s’est achevée, la France ne doute pas d’elle-même, son économie est florissante. Les chantiers pullulent. À Paris, le périphérique symbolise le progrès grâce à la voiture. À la campagne, l’agriculture intensive fait ses premières victimes. Dans la famille Pelletier, François est tourmenté par la conduite de son frère aîné… La dernière œuvre du prix Goncourt 2013 ne se résume pas : elle se lit et se vit. Un grand roman populaire ambitieux, qui rencontre un immense succès public. « Les Belles Promesses » , Pierre Lemaitre, éditions Calmann-Lévy, 496 pages, 23,90 euros « Les Fils d’Otmar » de Peter Buwalda : au nom du père « Ce que les psychiatres à fort dépassement d’honoraires nomment Vatersuchen, la quête du père n’est pas en cause ici : Dolf ne cherche rien (…) » . L’incipit est trompeur. Peter Buwalda explore dans cette fresque aussi haletante que sulfureuse la filiation, l’identité, la famille, l’absence d’une figure paternelle… Ludwig, sans grand talent, travaille pour une compagnie pétrolière. « Radiologue de l’entreprise » , il passe sa vie entre deux aéroports, alors qu’il développe une phobie pour les avions. Abandonné par son père avant sa naissance, Ludwig a été élevé par un beau-père aimant. Encouragé à entrer en contact avec son géniteur, il retrouve une ancienne connaissance, qui souhaite, elle aussi, solder ses comptes pour d’autres raisons. L’écrivain néerlandais, après Bonita Avenue, revient avec un livre dense et tentaculaire dans lequel il explore plusieurs thématiques actuelles. Les Fils d’Otmar, un roman-fleuve aux nombreuses bifurcations. Impressionnant. « Les Fils d’Otmar » , Peter Buwalda, traduit par Emmanuelle Tardif, Actes Sud, 542 pages, 25 euros « Prélude à la goutte d’eau » de Rémi David : le réchauffement, c’est maintenant
Rémi David a le sens de la formule, une imagination débordante et un style enlevé. Il narre le monde qui vient, ou qui est déjà là, avec humour et empathie. Demain, c’est aujourd’hui. Dans ce thriller écologique, l’auteur de Mourir avant que d’apparaître aborde les grands sujets contemporains avec beaucoup de finesse. « Dans la savane parisienne » , en ce jour d’octobre brûlant, « la canicule continuait de s’étirer, à la manière d’un grand fauve » . Le monde suffoque. Antoine découvre à la télévision l’acheminement d’un iceberg depuis l’Arctique vers le Maroc par un entrepreneur vorace. Objectif : revendre l’eau au prix fort. Samira, une jeune juriste spécialisée dans la défense de la nature, entend s’opposer à l’entreprise. Capitalisme décomplexé, réchauffement climatique, enjeux migratoires, protection de l’environnement… Prélude à la goutte d’eau est un cri d’alarme, une dystopie qui donne matière à réfléchir. Un roman addictif et brillant. Accrolivre. « Prélude à la goutte d’eau » , Rémi David, Gallimard, 318 pages, 22 euros « Le Poing armé de Dieu. Une épopée mormone » de Hubert Prolongeau : un homme sous influence
La violence est là, à chaque passage. On assiste à la naissance de la religion mormone à travers un personnage aussi déterminé que fanatique. Sa main n’a jamais tremblé quand il fallait appuyer sur la détente. Qui est Orrin Porter Rockwell (1844-1878) ? Un garde du corps, un homme à tout faire, dans le sens littéral du terme, de Joseph Smith, prophète et fondateur de l’Église mormone. Parmi les premiers disciples du nouveau prophète, le plus jeune baptisé, l’exécuteur de la justice divine n’hésite pas à user de tous les moyens pour sa nouvelle foi. Dans ce livre survolté, Hubert Prolongeau nous plonge dans un Far West tourmenté, violent et ardent. Il décrit une relation qui dépasse largement l’endoctrinement. Joseph Smith exerce une fascination absolue sur Orrin Porter Rockwell, et bientôt sur toute sa famille. Hubert Prolongeau, avec sa plume alerte, revient sur la trajectoire d’un homme sous influence qui, sa vie durant, voue un culte à son prophète. Le Poing armé de Dieu, roman immersif mené revolver à la main. De fureur et de fanatisme.
Source de l’article : France Info



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