Réforme de la santé : L’échec politique d’un gouvernement grand fervent de la précipitation

Mohamed Assouali

Au moment où le Maroc est appelé à consolider les fondements de l’Etat social, la réforme du système de santé révèle, avec une acuité particulière, les limites politiques et structurelles de l’action gouvernementale actuelle. Entre promesses solennelles, annonces répétées et communication institutionnelle intensive, la réalité sanitaire demeure marquée par l’inefficacité, l’improvisation et l’absence de résultats tangibles pour les citoyens.

C’est d’ailleurs ce qui confère à la question adressée par le Groupe socialiste – Opposition ittihadie au ministre de la Santé et de la Protection sociale une connotation particulière. Elle ne constitue de ce fait ni un exercice routinier pour marquer la présence au sein du parlement, ni une manœuvre politico politicienne. Elle s’inscrit au contraire dans une démarche de responsabilité politique visant à confronter le discours gouvernemental à l’épreuve des faits. A travers la mise en œuvre chaotique de la loi-cadre n° 06.22 et de la loi n° 09.22 relative à la fonction sanitaire territoriale, c’est la crédibilité même du projet gouvernemental en matière de santé publique qui est aujourd’hui sérieusement mise en cause.

Derrière une rhétorique officielle évoquant une réforme « humaine » , « équitable » et « territorialisée » , se profile une réalité bien différente: une gouvernance marquée par la réticence de ceux-mêmes qui l’ont initiée, une absence de vision stratégique claire et une incapacité manifeste à traduire les textes juridiques en améliorations concrètes dans la vie quotidienne des citoyens. La réforme promise devait être systémique ; elle s’est transformée en une succession de décisions précipitées et mal coordonnées.

La santé, révélatrice de l’échec de l’Etat social proclamé

La réforme du système de santé ne peut être réduite à un chantier technocratique ou à une simple réorganisation administrative. Elle constitue un choix politique fondamental, engageant la responsabilité directe du gouvernement quant à la garantie du droit effectif à la santé, à la réduction des inégalités sociales et territoriales, et à la protection du service public face aux logiques de marchandisation.

Présentée comme un « pacte sociétal » , la loi-cadre 06.22 ambitionnait de replacer le citoyen au cœur des politiques publiques sanitaires. La loi 09.22 devait, quant à elle, fournir l’ossature humaine et territoriale de cette transformation. Or, faute de moyens financiers suffisants, de concertation réelle avec les professionnels et de pilotage politique cohérent, ces textes sont restés largement théoriques.

Le constat est sans appel: aucune amélioration significative de l’accès aux soins, aucune réduction sensible des délais d’attente, aucune correction structurelle des inégalités territoriales. Le gouvernement a confondu réforme de fond et empilement de dispositifs administratifs, substituant la narration à l’action et la précipitation à la planification.

Des professionnels fragilisés, un service public affaibli

L’un des aspects les plus préoccupants de cette réforme mal engagée réside dans le traitement réservé aux professionnels de santé. Alors que le discours officiel prétend placer les ressources humaines au cœur du système, les actes gouvernementaux traduisent une logique inverse, faite de décisions unilatérales et d’instabilité permanente.

Des mesures administratives prises dans la précipitation ont affecté les situations professionnelles et financières de nombreux agents de santé, sans concertation préalable, sans transparence suffisante et parfois sans fondement juridique clair. Cette méthode verticale dans la mise en œuvre d’un chantier hautement stratégique, a installé un climat de défiance généralisée et accentué la démotivation d’un personnel déjà fortement sollicité dans le cadre des missions qui lui sont conférées.

Un gouvernement qui prétend réformer la santé tout en fragilisant la situation de celles et ceux qui en assurent le fonctionnement quotidien commet une erreur politique majeure. La fuite des compétences, la perte de sens et la dégradation du climat professionnel ne sont pas des dommages collatéraux : ils sont la conséquence directe de choix politiques assumés.

L’Etat de droit malmené par l’improvisation gouvernementale

Au-delà de l’échec social, la réforme actuelle soulève un problème fondamental de légalité. Le non-respect du principe de non-rétroactivité des lois, l’absence de motivation claire de certaines décisions administratives et l’atteinte aux droits acquis des fonctionnaires constituent des dérives graves incompatibles avec les fondements de l’Etat de droit.

La gestion de la transition vers la fonction sanitaire territoriale illustre une dérive inquiétante : celle d’un exécutif qui sacrifie la sécurité juridique sur l’autel de la précipitation et de la propagande. Or, l’État social ne se construit ni dans l’urgence ni dans l’arbitraire, mais dans le respect strict des règles et des garanties constitutionnelles, en particulier lorsqu’il s’agit des droits des agents publics et de la continuité du service de santé.

Fonction sanitaire territoriale: un bilan alarmant dans la région Tanger–Tétouan–Al Hoceïma

Dans la région Tanger–Tétouan–Al Hoceïma, souvent présentée comme territoire pilote, le bilan de la fonction sanitaire territoriale illustre l’échec global de la réforme. Depuis son entrée en vigueur, notamment à partir d’octobre 2025, aucun indicateur sérieux ne permet d’affirmer une amélioration réelle de l’offre de soins.

Les hôpitaux publics demeurent saturés, les services d’urgence en tension permanente, les délais d’attente excessifs et le déficit en équipements et en lits hospitaliers structurel. A l’échelle nationale, le Maroc ne dispose que d’environ 0,7 lit hospitalier pour 1.000 habitants, tandis que la densité médicale plafonne à 0,8 médecin pour 1.000 habitants et celle des infirmiers entre 1 et 1,2 pour 1.000 habitants, des niveaux très éloignés des standards internationaux.

Sur le plan financier, les dépenses publiques de santé stagnent autour de 5 à 6% du PIB, pendant que les ménages continuent de supporter plus de 50% des dépenses de santé de leur poche. Ce choix politique traduit une déresponsabilisation progressive de l’Etat et une marchandisation silencieuse de l’accès aux soins.

Conclusion: gouverner la santé, c’est prévoir, pas improviser

La question posée par le Groupe socialiste – Opposition ittihadie vise à rétablir la vérité politique face à une réforme instrumentalisée par l’urgence et les effets d’annonce. Elle rappelle une évidence que le gouvernement refuse d’assumer: la santé ne se gouverne pas par la précipitation ; gouverner, c’est prévoir, pas improviser.

La fonction sanitaire territoriale et les unités sanitaires territoriales ne peuvent être de simples coquilles administratives. Sans vision stratégique, sans moyens humains et financiers à la hauteur et sans respect du capital humain, elles resteront incapables de répondre aux attentes légitimes des citoyens.

Le gouvernement porte aujourd’hui une responsabilité politique pleine et entière dans l’échec de ce chantier stratégique. Réformer la santé, ce n’est pas multiplier les textes ni changer les appellations; c’est opérer des choix clairs en faveur du service public, de l’équité territoriale et de la dignité humaine. Tant que ces priorités resteront absentes, la réforme de la santé demeurera un échec politique majeur, et l’Etat social un simple slogan vidé de son contenu.

Par Mohamed Assouali

Membre du Secrétariat national du secteur de la santé – USFP

Secrétaire provincial de l’Union socialiste des forces populaires – Tétouan

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Source de l’article : LIBE.MA