Réforme de la compensation : un des rendez

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Ecrit par Lamiae Boumahrou I

La question de la compensation dépasse largement le débat sur le prix du gaz butane. Elle interroge de plus en plus sur la capacité de l’État à mener des réformes structurelles jusqu’à leur terme, même lorsque celles-ci sont politiquement coûteuses. Elle pose aussi la question du courage, de la cohérence et de la responsabilité politique dans un contexte où les impératifs électoraux semblent trop souvent primer sur l’intérêt général et la soutenabilité des choix publics.

À quelques mois de la fin du mandat du gouvernement conduit par Aziz Akhannouch, l’annonce de son retrait de la présidence du Rassemblement National des Indépendants (RNI) a créé un véritable séisme politique. Une annonce inattendue, lourde de conséquences institutionnelles et politiques, puisqu’elle signifie clairement que, même en cas de victoire du RNI lors des prochaines élections législatives, Aziz Akhannouch ne serait plus appelé à diriger l’Exécutif.

Cette décision, a ouvert un vaste champ de questionnements. Et pur cause, elle intervient à un moment où le bilan du gouvernement est scruté avec attention, et où plusieurs chantiers structurants et réformes demeurent inachevés. Dès lors, une série d’interrogations s’impose : qu’en est-il des engagements gouvernementaux ? des réformes annoncées ? des promesses électorales de 2021 ? et surtout, de la reddition des comptes ?

Parmi les réformes sociales les plus attendues figure incontestablement celle de la Caisse de compensation, longtemps considérée comme un nœud gordien des finances publiques marocaines.

Lors du lancement du chantier royal de la généralisation de la couverture sociale, la réforme de la compensation avait été identifiée comme une priorité absolue. Il était impossible de garantir la pérennité financière du nouveau système de protection sociale sans rationaliser une dépense de compensation coûteuse, mal ciblée et socialement inefficiente. Rappelons que le coût de ce chantier s’élève à 51 Mds de DH par an.

Depuis des décennies, la Caisse de compensation bénéficie indistinctement à l’ensemble de la population, y compris aux ménages aisés et à des secteurs économiques organisés (industrie, agriculture, transport), au détriment des catégories réellement vulnérables. Une véritable rente déguisée, dénoncée par les institutions nationales et internationales, mais politiquement difficile à démanteler.

Conscient de cet impératif, le gouvernement Akhannouch a finalement décidé de crever l’abcès en avril 2024, en lançant la première étape de la réforme par une décompensation partielle du gaz butane. Cette première étape s’est traduite par une hausse de 10 dirhams du prix de la bouteille de gaz butane de 12 kg. Le gouvernement avait alors clairement communiqué sur une trajectoire progressive et prévisible +10 DH en 2024 qui devait être suivie de deux autres hausses de 10 DH au cours de 2025 et 2026.

L’objectif affiché était de faire passer le prix de la bouteille de 40 DH à 70 DH à l’horizon 2026, tout en accompagnant cette mesure par des mécanismes de compensation ciblée au profit des ménages les plus vulnérables, notamment via le Registre social unifié (RSU).

Mais cette trajectoire n’aura été qu’un engagement théorique. Après la première hausse, le processus s’est brutalement arrêté. Aucune des augmentations prévues pour 2025 et 2026 n’a été mise en œuvre. Aziz Akhannouch avait mis fin au suspens en novembre dernier en annonçant à la chambre des conseillers en marge de l’annonce de la hausse de l’aide sociale directe que le prix du gaz restera inchangé.

Réforme inachevée : lâcheté politique ou Etat sous influence ?

Dès lors, deux hypothèses se dégagent. La première renvoie à la pression de certains lobbies économiques et agricoles, grands bénéficiaires du gaz subventionné. Ces acteurs, souvent structurés, organisés et influents, continuent de profiter d’un système qui réduit artificiellement leurs coûts de production, au détriment de l’équité sociale et de l’efficacité budgétaire.

La seconde hypothèse est celle d’une lâcheté politique assumée, dictée par la crainte d’une mesure impopulaire à l’approche des échéances électorales. Toucher au prix du gaz butane, du sucre ou du blé, produits hautement symboliques dans le panier de consommation des ménages, comporte un risque politique que le gouvernement n’a manifestement pas voulu assumer jusqu’au bout. Quelle que soit la lecture retenue, le constat reste le même : le gouvernement n’a pas tenu sa parole.

L’abandon de facto de la réforme de la compensation a des conséquences lourdes. Il fragilise la soutenabilité financière du chantier de la protection sociale, maintient des inégalités flagrantes dans l’allocation des ressources publiques, et envoie un signal négatif en matière de crédibilité de l’action gouvernementale.

Plus encore, il consacre une pratique politique problématique : annoncer des réformes structurelles, en assumer le bénéfice communicationnel, puis reculer au moment de leur mise en œuvre complète.

À ce stade, il est illusoire de croire qu’une réforme de la compensation verra le jour en 2026, d’autant plus que le gouvernement actuel est en fin de mandat et que le chef de l’Exécutif lui-même se retire de la scène politique de premier plan.

La réforme de la compensation restera ainsi comme l’un des rendez-vous manqués du gouvernement Akhannouch. Un chantier vital, repoussé une fois de plus, au prix d’un alourdissement des finances publiques et d’un affaiblissement de la cohérence des politiques sociales.

Au-delà des considérations partisanes, une question demeure centrale : qui assumera la responsabilité de ce renoncement ? Et surtout, combien de temps encore le Maroc pourra-t-il se permettre de différer des réformes structurelles pourtant reconnues comme indispensables ?

Source de l’article : EcoActu.ma

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