Recherche, R&D et innovation industrielle au Maroc : un chaînon stratégique encore fragile

Recherche, R&D et innovation industrielle au Maroc : un chaînon stratégique encore fragile

Dans un écosystème marocain en pleine effervescence, la collaboration entre universités et entreprises reste un levier majeur, mais sous-exploité, de l’innovation. Asmae DAKKI, Directrice Transformation, Compétences et Communication chez SERVIER, décrypte les freins structurels et les opportunités concrètes pour fertiliser ce partenariat essentiel à la compétitivité du Royaume.

Le Maroc multiplie les initiatives en matière de recherche et d’innovation industrielle, mais le lien entre recherche académique et industrie reste encore fragile. Pour Asmae DAKKI, directrice Transformation, Compétences et Communication chez SERVIER, ce déficit de coopération s’explique par un écart entre formation théorique et besoins concrets des entreprises, un manque de motivation des acteurs et une R&D souvent limitée à l’adaptation de technologies existantes. Entretien sur les défis et les perspectives d’une R&D plus efficace au Maroc.

Selon vous, qu’est-ce qui freine le plus aujourd’hui la collaboration entre les universités et les entreprises au Maroc ?

À première vue, ce qui me vient spontanément à l’esprit, c’est le décalage entre le parcours universitaire et les attentes des entreprises. Aujourd’hui, la formation reste très théorique, alors que le marché a besoin de profils pratiques et opérationnels. Dans mon expérience en France, la formation incluait beaucoup de travaux pratiques et de recherche structurée.

Il faudrait peut-être inscrire cette démarche dans une vision nationale, en intégrant par exemple des stages parallèlement aux études et à la recherche. Cela rapprocherait les étudiants des réalités du marché et des nouveaux métiers, et permettrait de combiner théorie et pratique. Sur le terrain, ils pourraient constater ce qui fonctionne réellement et ce qui ne fonctionne pas, rendant leur profil plus pragmatique et attractif pour les entreprises.

Pourquoi les relations entre la recherche académique et l’industrie ont-elles encore du mal à produire une vraie valeur économique ?

Ce problème est directement lié à ce décalage. Même si des collaborations existent, elles restent limitées : seulement 25 à 30 % des entreprises collaborent avec les universités. Le défi, c’est que beaucoup de projets restent théoriques ou administratifs.

Prenons l’exemple de l’UM6P, du LUIER ou de la faculté Mohamed V : des changements existent, mais sont-ils concrets ? En tant que directrice de transformation, je constate souvent un écart entre la vision et sa mise en œuvre réelle. L’écosystème n’est pas toujours prêt, et la résistance au changement est forte. Pour réussir une transformation, il faut convaincre les acteurs, car l’humain est au cœur de tout processus d’innovation et de changement.

Les pôles de R&D qui apparaissent au Maroc annoncent-ils un réel changement ou restent-ils encore limités en impact ?

Ils annoncent un potentiel de changement, mais l’impact réel dépend de leur capacité à créer un écosystème fonctionnel et à mobiliser les parties prenantes. Si les acteurs humains ne sont pas motivés ou impliqués, l’initiative reste théorique.

Dans l’industrie pharmaceutique, le projet de Sotema sur le cannabis médicinal illustre bien cette limite : sans engagement concret et partenariats solides, les résultats tangibles se font attendre.

La R&D des multinationales installées au Maroc profite-t-elle réellement à l’économie locale ou sert-elle surtout à adapter des technologies existantes ?

Souvent, ces multinationales privilégient l’adaptation de technologies existantes plutôt que le développement de solutions entièrement nouvelles. C’est une démarche plus rapide et moins risquée, mais elle limite parfois l’innovation véritable et l’impact économique local.

Les entreprises marocaines sont-elles prêtes à investir davantage dans la R&D pour gagner en compétitivité à long terme ?

Pour générer un véritable impact, il faut combiner formation pratique, implication humaine, création d’écosystèmes et adaptation au contexte local. Sans ces éléments, même les ressources financières ou technologiques les plus importantes ne suffisent pas à produire une valeur réelle. L’enjeu est d’inciter entreprises et institutions à collaborer et à investir dans des initiatives concrètes et durables.

Source de l’article : Industrie du Maroc

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