Rapport : le Maroc mise sur l’industrie, les infrastructures et le social pour devenir une puissance-pivot

Une note stratégique récente publiée par l’Institut français Choiseul, intitulée « Maroc 2035 : de l’émergence économique à la puissance-pivot ? » , dresse le portrait d’une transformation d’ampleur que traverse le Royaume. Le document met en évidence l’entrée du Maroc dans une nouvelle séquence de son développement, avec pour ambition affirmée de dépasser le statut d’économie émergente pour s’imposer comme une « puissance-pivot » à l’échelle régionale et internationale.

Rédigée par la chercheuse Yassmina Asrarguès, la note inscrit cette mutation dans une vision royale de long terme, initiée dès l’accession du roi Mohammed VI au trône en 1999. Les deux premières décennies de ce règne ont été marquées par un vaste chantier de modernisation des infrastructures et par une ouverture commerciale soutenue. Le Nouveau Modèle de Développement vient désormais fixer l’horizon 2035 comme échéance stratégique pour consacrer le Maroc en tant que point de connexion incontournable entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi entre le « Sud global » et l’Occident.

Selon le document, l’investissement dans les infrastructures a cessé d’être un simple outil d’équipement pour devenir un levier structurant de recomposition de la « géographie économique » nationale. La note souligne, à cet égard, le rôle central du port Tanger Med, tout en mettant en perspective les projets structurants à venir, notamment le port atlantique de Dakhla et le réseau ferroviaire national, appelé à connaître une mutation qualitative majeure à l’horizon 2030.

L’Institut Choiseul précise que l’extension du réseau de train à grande vitesse (TGV), destinée à relier le pôle économique de Tanger au pôle touristique de Marrakech, dépasse largement la seule dimension du transport. Elle constitue une véritable infrastructure de compétitivité, conçue pour accélérer la circulation des capitaux et des compétences, renforcer l’attractivité du Maroc auprès des investisseurs étrangers et favoriser une intégration plus étroite entre les différentes régions du Royaume.

Sur le terrain de la transformation industrielle, la note s’attarde longuement sur la dynamique remarquable du secteur automobile. Elle estime que le Maroc a su capter avec lucidité les signaux du basculement mondial vers l’électrification, tout en anticipant les nouvelles contraintes environnementales européennes, à l’instar de la taxe carbone. Le Royaume ne s’est ainsi pas limité à un rôle d’assemblage, mais s’est engagé résolument dans la localisation d’industries à forte valeur ajoutée, en particulier dans le domaine stratégique des batteries pour véhicules électriques.

La note cite, à cet égard, deux projets majeurs illustrant cette inflexion industrielle. Le premier concerne le site de Jorf Lasfar, où l’alliance entre le groupe marocain Al Mada et le groupe chinois CNGR a inauguré, en juin 2025, une usine de matériaux pour batteries lithium-ion. Dotée d’une capacité de production de 70 gigawattheures, cette unité est en mesure d’équiper près d’un million de véhicules électriques par an, positionnant ainsi le Maroc au cœur des chaînes de valeur mondiales.

Le second projet est localisé à Kénitra et porte sur la gigafactory du groupe Gotion High-Tech. Celui-ci repose sur un investissement initial de 1,3 milliard de dollars, susceptible d’atteindre 6,5 milliards de dollars, avec pour objectif une capacité de production avoisinant 100 gigawattheures à l’horizon 2026.

Pour l’Institut Choiseul, ces projets traduisent une évolution significative du label « Made in Morocco » , qui passe d’une compétitivité fondée essentiellement sur les faibles coûts à une compétitivité reposant sur le principe du « meilleur coût » , combinant qualité élevée, fiabilité industrielle et proximité géographique avec les grands marchés, dans un contexte où l’Europe cherche à réduire sa dépendance structurelle aux chaînes d’approvisionnement asiatiques.

En parallèle de ces ambitions économiques, la note insiste sur le fait que le chantier de l’État social constitue l’autre pilier fondamental du Maroc à l’horizon 2035. Elle considère que le lancement de la généralisation de la protection sociale, en pleine crise du Covid-19 à l’été 2020, a représenté une décision audacieuse et inédite pour un pays à revenu intermédiaire.

Le document rappelle que l’élargissement de l’assurance maladie obligatoire, l’instauration des allocations familiales, la réforme des systèmes de retraite, jusqu’à l’activation du dispositif de « soutien social direct » à la fin de l’année 2023, s’inscrivent dans une logique de consolidation de la cohésion sociale et de réduction des inégalités. Il souligne toutefois que la réussite de ce chantier dépend largement de l’efficacité du Registre social unifié, tant dans le ciblage précis des bénéficiaires que dans la soutenabilité financière des programmes, notamment à travers la réforme de la Caisse de compensation.

CdM 2030 : accélérateur de développement et levier de soft power

La note considère que l’organisation conjointe de la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal dépasse le simple cadre sportif pour s’apparenter à un véritable « accélérateur temporel » des réformes structurelles. Elle estime que cet événement pourrait générer entre 50.000 et 80.000 emplois dans les secteurs du bâtiment, du tourisme et des services.

Le Mondial est également perçu comme une opportunité stratégique pour renforcer le soft power du Royaume et moderniser les infrastructures urbaines, à condition que cet événement soit pensé comme un levier de transformation durable, dont les effets se prolongeraient bien au-delà de la compétition elle-même.

Malgré un ton globalement optimiste, la note n’élude pas les défis structurels susceptibles de freiner l’atteinte des objectifs fixés pour 2035. Elle pointe notamment le stress hydrique, qui menace à la fois l’agriculture et la stabilité sociale dans certaines régions, ainsi que les disparités territoriales, illustrées par le fossé persistant entre l’axe côtier dynamique et les zones rurales et périurbaines.

Le rapport met également en avant le défi de l’emploi, à savoir la capacité à transformer la croissance économique en emplois décents pour les jeunes, afin d’absorber le chômage, ainsi que celui de la qualité des élites. La note conclut que la mise en œuvre de cette vision exige des élites politiques et administratives hautement qualifiées, capables de décliner les politiques publiques avec rigueur, efficacité et sens de la gouvernance.

En conclusion, l’Institut Choiseul estime que le Maroc, en combinant puissance dure (industrie, infrastructures), puissance douce (diplomatie, sport) et ancrage social, propose un modèle singulier dans une région marquée par l’instabilité, et s’emploie à consacrer sa position de puissance de stabilité et de partenaire fiable à l’échelle mondiale.

Source de l’article : Hespress Français – Actualités du Maroc