Prune Nourry : « Le sacré est très intime pour moi »

Prune Nourry : « Le sacré est très intime pour moi »

Installée à New York, l’artiste sculptrice Prune Nourry est l’auteure d’une œuvre collaborative inclassable qui explore la science, l’anthropologie et la bioéthique par le biais de représentations hybrides du corps féminin et de rituels. L’idée du sacré, des Amazones, des guerrières et de la fertilité charrie le travail de cette ancienne élève de l’école Boulle qui a beaucoup travaillé en Asie. Parmi ses pièces, performances et expositions marquantes, il y a les bébés domestiques dans lesquels elle abandonnait dans la rue à Tokyo des sculptures en silicone d’entités hybrides entre chiots et enfants, Holly Daughters à New Delhi où il s’agissait cette fois de vaches à moitié femmes, Holly River à Calcutta sur une divinité imaginaire, sa carte blanche au musée Guillemets intitulée Holly, ou encore Terracotta Daughters, une armée de 108 jeunes filles en terre cuite, hommage aux millions de femmes éliminées avant leur naissance à cause de leur sexe, inspirées par les guerriers de terre cuite de Sheehan.

Prune Nourry est imprévisible, elle a imaginé un dîner archéologique avec le chef Jean-François Piège, des dîners procréatifs, a soutenu les femmes iraniennes, a fondé la Catharsis Arts Foundation et est partie avec l’anthropologue Valentine Losseau à la rencontre des lacandons, ethnie mayas de la forêt du Chiapas, coupés de la civilisation moderne. Elle voudrait guérir en sculptant et que ses statuts soient pourvus d’âmes.

Elle vient d’inaugurer une grande sculpture à Miami Beach en hommage aux femmes garde-côtes américaines de la Seconde Guerre mondiale, incarnées par la vétéran Cherokee Nellie Locust, et va montrer au Maroc son armée des 108 Chibok Girls, lycéennes enlevées au Nigeria en avril 2014 par Boko Haram. En France, elle va dévoiler 108 Vénus dans la gare Saint-Denis Pleyel.

Sa collaboration avec Georges Lucas

Préfacée par nul autre que George Lucas pour sa monographie Corpus, Prune Nourry partage avec le créateur de Star Wars une passion commune pour les mythes fondateurs avec qui elle prépare l’ouverture du Museum of Narrative Arts à Los Angeles. Mais l’artiste refuse l’étiquette de psychologue, sociologue et anthropologue que lui attribue Lucas : « Ce que j’aime avec le fait d’être artiste, c’est qu’on est spécialisé en rien mais on travaille avec plein d’experts. » Cette approche collaborative se manifeste particulièrement dans Matter Earth, une sculpture monumentale d’une femme enceinte créée pour le château Lacoste. Inspirée par la terre du lieu et réalisée avec des techniques ancestrales millénaires – celles-là même qui ont servi à construire la mosquée de Djenné –, cette œuvre incarne un véritable « processus d’accouchement » . L’artiste a même pensé à sa pérennité : si la partie en terre venait à disparaître, « restera toujours la fondation en pierre qui est incrustée dans le sol et qui ressemble presque à des vestiges romains » .

Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la Catharsis Arts Foundation, qu’elle a fondée il y a trois ans avec Claude Grunitzki. Admiratrice du travail de Boris Cyrulnik, elle « croit beaucoup au concept de catharsis, de résilience » . La fondation est née pour prolonger le projet Statues also breathe au Nigeria, une œuvre poignante en hommage aux 274 écolières kidnappées en 2014 dans le nord-est du pays.

Le chiffre 108 : du hasard intuitif à la portée universelle

Le nombre 108 traverse l’œuvre de Prune Nourry comme un fil conducteur mystérieux. Tout commence avec son armée des Terracotta Daughters, créée alors qu’elle n’a que 25 ans. « Je suis partie du chiffre 8, qui est à la fois très local en Chine, qui porte bonheur, mais qui en même temps a une portée universelle, puisque c’est le symbole de l’infini » . Faute de moyens pour créer 800 sculptures et trouvant 80 insuffisant, elle opte « intuitivement » pour 108.

Ce n’est que plus tard qu’une étudiante chinoise lui révèle la dimension sacrée de ce nombre : « Ce chiffre 108, on l retrouve dans toutes les religions en Asie, dans le taoïsme, le bouddhisme, le shintoïsme, un chapelet bouddhiste à 108 petites boules par exemple, et c’est un chiffre qui en quelque sorte parle du cosmos, le 1, le 0 et l’infini. » Une coïncidence troublante se produit lorsque, alors qu’elle fait voyager son armée à New York, 108 des écolières nigérianes sont relâchées – exactement le nombre de sculptures de son œuvre. « J’y ai vu comme un signe » .

Le rituel occupe une place centrale dans son travail. Les 108 Terracotta Daughters ont été enfouies en Chine et ne seront déterrées qu’en 2030, dans un lieu tenu secret. Seule l’une d’entre elles n’a pas été enterrée : le portrait de la fille de l’artisan Huan Hsian Fong. « Quelqu’un m’a dit qu’en Chine, il ne fallait surtout pas enfouir le portrait de quelqu’un vivant, parce que ça portait malheur » .

De l’humour comme arme de réflexion

Dès ses premières performances, Prune Nourry utilise l’humour pour interroger les frontières de l’humain. Ses « bébés domestiques » – sculptures hybrides entre chiots et enfants abandonnées dans la rue – questionnent notre relation à l’animal et aux biotechnologies émergentes. « C’est une manière d’utiliser l’humour pour parler de quelque chose de sérieux » . À 21 ans, elle réagit ainsi aux recherches sur des embryons animaux modifiés avec des cellules humaines.

Cette réflexion la conduit à rencontrer Steven Minger, scientifique travaillant sur l’hybridation homme-animal à Londres. Lorsqu’elle lui demande si ses sculptures seraient réalisables, il répond d’abord « absolument pas » , avant de se prendre au jeu : « Au fur et à mesure il a commencé à se mettre dans la peau d’un artiste. Finalement, je me suis retrouvée à transformer un scientifique en artiste, c’était pas mal. » Ses « dîners procréatifs » et son « sperme bar » interrogent avec la même audace la marchandisation de la procréation aux États-Unis. « Ça frôle l’eugénisme, on choisit un bébé à la carte » , dénonce-t-elle. Certains spectateurs sont amusés, d’autres dégoûtés, mais le dialogue s’instaure. En Inde, ses Holly Daughters – sculptures mi-femmes, mi-vaches – replacent symboliquement la petite fille au cœur d’une société où le ratio homme-femme est catastrophique. « L’important c’est d’établir un dialogue, ça ne m’intéresse pas d’être dans la provocation » .

Le sacré chez Prune Nourry n’est ni dogme ni imposition : « C’est quelque chose qu’on ressent, on n’est pas obligé de le partager. » Les rituels – du rêve aux rites de passage – « doivent vraiment être respectés » , car ils nous maintiennent en bonne santé mentale.

Pour en savoir plus, écoutez l’émission…

Extraits diffusés :

La recherche sur les cellules souches en Grande Bretagne avec Stephen MINGER biologiste au King’s College dans 100 minutes pour convaincre sur France 2 en 2002

Interview de David Blaine dans le Skavlan show à la télévision norvégienne en 2016

Venus de Vincent Lorca (2025)

USTAD USMAN KHAN – Raga Hansadhwan

GENE HARRIS AND THE THREE SOUNDS – Elegant Soul

Ghada Hatem Gantzer dans L’embellie sur France Inter en 2022

Bande annonce Serendipity de Prune Nourry (2019)

ANNE SYLVESTRE – La faute à Eve

Le choix musical de l’invité :

HIKARU UTADA – 俺の彼女 (Ore no Kanojo = Ma petite-amie)

Programmation musicale :

YAN WAGNER+ Malik DJOUDI – Æthernité

HARRY STYLES – Aperture

HIKARU UTADA – Ore no kanojo

La découverte de l’invité :

Une révolution interieure de Gloria Steinem, préface de Mona Chollet chez Harper Collins

Source de l’article : Radio France

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