Partis, syndicats, société civile : de quoi leur torpeur est-elle le symptôme ?
Le calendrier électoral est certes engagé, mais l’espace public demeure singulièrement peu habité. L’échéance approche, mais le débat peine à se structurer, les projets à se distinguer et les lignes politiques à se clarifier. Pour Nadia Hachimi Alaoui, politiste et chercheure au Center for Global Studies de l’Université Internationale de Rabat (UIR), ce décalage n’a rien de fortuit ni de transitoire. Il renvoie à un tassement inexorable et progressif du fait du politique.
Une année électorale qui s’ouvre dans le silence
Dès les premiers mois de la séquence électorale prochaine, un climat singulier s’installe. Alors que 2026 devrait être un temps de clarification et de choix, l’échéance avance dans une atmosphère morose. Ce silence, observe Nadia Hachimi Alaoui, ne se lit pas seulement dans les discours ; il se donne d’abord à voir très concrètement, à travers l’absence des responsables politiques dans l’espace public, y compris lors de moments nationaux censés offrir des occasions de projection territoriale.
À cette absence physique s’ajoute, selon son analyse, une carence plus profonde encore : l’inexistence d’une offre politique structurée. Aucun courant alternatif ne parvient à émerger, aucune proposition n’ordonne réellement le débat, alors même que la demande de choix politiques explicites est bien présente. Ce double effacement – des acteurs comme des projets – constitue, à ses yeux, l’un des traits les plus significatifs du paysage partisan actuel.
Cette morosité, insiste la politiste, ne relève ni d’une retenue tactique ni d’un attentisme calculé. Elle traduit une difficulté croissante à produire du politique. Or, rappelle-t-elle, dans une démocratie représentative, la singularité du personnel politique tient précisément à sa capacité à rendre des comptes et à assumer publiquement des choix. Lorsque cette fonction s’émousse, ce n’est pas seulement la parole politique qui se raréfie, mais l’espace public lui-même qui se trouve privé de repères et de porteurs identifiés du débat collectif.
L’affaiblissement structurel des partis politiques
Pour Nadia Hachimi Alaoui, l’absence constatée sur la scène publique ne saurait être interprétée comme un simple moment de retrait. Elle renvoie à ce qu’elle qualifie elle-même d’ « affaiblissement structurel extrêmement fort » des partis politiques, désormais incapables d’assumer leur rôle central dans l’animation du débat démocratique. Ni porteurs de projets lisibles, ni en mesure de transformer les attentes sociales en propositions politiques cohérentes, les partis apparaissent, selon elle, largement affaiblis, au point de devenir presque invisibles dans une année pourtant électorale.
Cette situation conduit, souligne-t-elle, à un appauvrissement préoccupant du débat électoral. Faute d’offres politiques concurrentes, la campagne tend à se résumer à des calculs purement arithmétiques : qui arrivera en tête, dans quel ordre se répartiront les forces au sein des coalitions, quelle formation dominera la majorité à venir. Lorsque le débat se limite à ces projections, avertit la politiste, la politique se trouve ramenée à un jeu de positions, vidé de sa substance programmatique. Ce rétrécissement du champ politique ne relève pas d’une normalité démocratique, mais révèle l’incapacité persistante des partis à produire une véritable concurrence autour des choix collectifs.
La rupture des médiations
À l’érosion du champ partisan répond, dans l’analyse de Nadia Hachimi Alaoui, un constat non moins grave : l’affaiblissement avancé de la société civile organisée. Elle met d’emblée en garde contre une confusion largement répandue, qu’elle récuse explicitement : « La visibilité des expressions individuelles, notamment sur les réseaux sociaux, ne signifie en rien que la société civile se porte bien » . Derrière cette illusion de vitalité, souligne la politiste, se joue une réalité autrement plus préoccupante : le recul progressif d’un tissu associatif structuré, qui avait pourtant porté les grandes avancées politiques et sociétales des années 2000.
Ce processus trouve son origine, selon elle, dans des causes clairement identifiées. Nadia Hachimi Alaoui évoque d’abord « la coupure des financements internationaux » , qui a directement fragilisé les grandes organisations associatives. À ce facteur s’est ajoutée, précise-t-elle, « une orientation qui ne voyait pas d’un mauvais œil l’affaiblissement du champ associatif » . De la convergence de ces deux dynamiques a résulté un appauvrissement progressif de l’espace public, désormais privé de figures capables d’assurer un rôle d’intermédiation. Les mobilisations récentes de la jeunesse en offrent une illustration saisissante : « des revendications sans intermédiaires, une colère sans traduction politique, une parole sans débouché institutionnel » .
La crise des médiations, ajoute-t-elle, ne se limite pas à la société civile. Elle affecte également les corps intermédiaires, au premier rang desquels les organisations patronales et syndicales. « La représentation collective des intérêts s’est érodée » , observe-t-elle, au profit de formes de lobbying désormais « largement individualisées » . Le déplacement de ces pratiques vers le Parlement, poursuit-elle, « ne renforce ni la transparence ni la capacité à produire des compromis d’intérêt général » . En substituant des démarches individuelles à des cadres collectifs de représentation, ce glissement contribue, selon ses termes, à « affaiblir la défense des intérêts partagés » .
La recentralisation assumée de l’action publique
Dans un contexte marqué par le retrait du politique, Nadia Hachimi Alaoui observe un mouvement inverse du côté de l’appareil administratif. « L’administration a pris de plus en plus de place » , note-t-elle, à mesure que les espaces de délibération politique se rétractent. Le renforcement du rôle du ministère de l’Intérieur dans le pilotage des politiques territoriales en constitue, à ses yeux, l’illustration la plus nette, révélant une recentralisation désormais assumée de l’action publique.
Mais cette universitaire tient toutefois à introduire une nuance essentielle. « Mais il faut dire que ministère de l’Intérieur n’a jamais été absent » , rappelle-t-elle, soulignant la continuité historique de son rôle dans la gestion territoriale. La nouveauté réside ailleurs : dans le caractère aujourd’hui explicite et revendiqué de cette centralisation. « Ce qui frappe, ce n’est pas tant que tout se décide à Rabat – cela a toujours été plus ou moins le cas – que la manière dont cela est désormais assumé » , insiste-t-elle.
Ce mouvement contraste fortement avec les principes affichés de la régionalisation avancée. Érigée en horizon politique, celle-ci peine, selon Nadia Hachimi Alaoui, à se traduire concrètement dans la conduite de l’action publique. Les décisions structurantes continuent d’être prises au centre, tandis que les marges d’autonomie des territoires demeurent limitées. « Politiquement, tout se décide encore à Rabat » , observe-t-elle, pointant l’écart persistant entre les discours sur la décentralisation et les pratiques effectives.
Les tensions qui en résultent sont désormais perceptibles. À partir de son travail sur Casablanca, elle relève que les lignes de friction ne se situent plus seulement entre élus et représentants de l’État, mais de plus en plus « entre l’administration territoriale et l’administration centrale » . Cette évolution traduit, selon elle, l’affirmation d’un modèle « très jacobin, très centralisateur » , qui se renforce précisément au moment où la participation des territoires et la territorialisation de la décision publique devraient être consolidées.
Le débat économique dépolitisé
Cette mise en retrait du débat politique trouve, selon Nadia Hachimi Alaoui, l’une de ses expressions les plus nettes dans le champ économique. « L’économie est pensée de manière très technique » , affirme-t-elle, au point d’être largement déconnectée des choix collectifs qu’elle engage pourtant directement. Or, rappelle l’invitée de « L’Info en Face » , toute politique économique relève d’abord d’une politique d’allocation : allocation des ressources, hiérarchisation des priorités et arbitrage entre options concurrentes. En évacuant cette dimension, le débat économique se trouve, à ses yeux, profondément dépolitisé.
La structure même du tissu économique marocain illustre cette déconnexion. Nadia Hachimi Alaoui souligne une forte concentration qui traverse l’économie nationale : « 96% des entreprises ont un chiffre d’affaires inférieur à quatre millions de dirhams » , rappelle-t-elle, décrivant un tissu dominé par les très petites entreprises. À l’autre extrémité, les grands investissements sont portés par un nombre restreint d’acteurs, publics comme privés. Cette dualité, explique-t-elle, alimente une économie peu inclusive et entretient une confusion persistante entre intérêts économiques concentrés et décision politique, d’autant plus marquée que les élites économiques occupent désormais une place centrale dans le champ gouvernemental.
Dans le même registre, l’experte s’arrête sur les mécanismes récents de financement reposant sur la cession d’actifs publics, qualifiés de « financements innovants » . Elle n’en conteste pas l’existence en tant que telle, mais en interroge la portée politique. « La question n’est pas celle de leur légitimité ponctuelle » , précise-t-elle, « mais celle de leur transparence et de leur finalité » . En l’absence de débat public sur l’affectation des ressources mobilisées – qu’elle évalue à « près de 120 milliards de dirhams » – ces choix engagent l’avenir sans qu’un consentement collectif explicite ne soit véritablement formulé.
À ses yeux, le problème n’est donc pas l’endettement en soi, mais l’absence de délibération sur ce qu’il finance. « Si ces choix sont collectivement débattus et assumés, ils ne posent pas de difficulté » , souligne-t-elle. Lorsqu’ils sont opérés hors du champ de la discussion démocratique, en revanche, ils contribuent à renforcer la dépolitisation de l’économie et à éloigner davantage encore les citoyens des décisions qui structurent durablement leur avenir.
L’indifférence politique : un risque central
Mais loin des lectures alarmistes, Nadia Hachimi Alaoui récuse l’idée d’un risque imminent d’explosion sociale ou de rupture brutale. « Le danger n’est pas là » , insiste-t-elle. À ses yeux, la menace la plus sérieuse est plus diffuse, mais non moins préoccupante : l’indifférence politique. Une indifférence qui s’installe lorsque les réponses politiques font défaut, lorsque les choix collectifs sont dépolitisés et lorsque s’enracine l’idée que « les décisions se prennent ailleurs » , hors du débat public. Cette indifférence, souligne la politiste, n’est ni passive ni neutre. Elle est le produit d’un désarroi non pris en charge politiquement. « Quand des attentes s’expriment sans trouver de traduction » , observe-t-elle, le risque n’est pas la révolte, mais le retrait. Le silence, en ce sens, ne traduit pas l’acceptation, mais une forme de décrochage progressif vis-à-vis du politique.
Le phénomène touche plus particulièrement la jeunesse. Nadia Hachimi Alaoui rappelle que le Maroc dispose aujourd’hui d’une population jeune « plus éduquée que les générations précédentes » , numériquement significative, mais largement tenue à distance des lieux de décision. Cette mise à l’écart se traduit, selon elle, par des comportements différenciés : l’abstention électorale, le désengagement civique ou, plus silencieusement encore, des stratégies individuelles de retrait. « Ce n’est pas un rejet frontal » , précise-t-elle, « c’est une manière de se débrouiller seul, faute de croire encore à la capacité du politique à répondre » .
Pour la politiste, c’est là que réside le risque central. Non pas dans une contestation visible, mais dans une indifférence durable qui fragilise le lien démocratique. « Une société peut supporter la conflictualité » , avertit-elle, « elle résiste beaucoup moins bien à l’indifférence » . Lorsque celle-ci s’installe, c’est la participation elle-même – et avec elle la possibilité d’un débat collectif structurant – qui se trouve durablement menacée.
La proposition d’autonomie, une opportunité pour repenser la réforme de l’État
Au-delà de l’échéance électorale, Nadia Hachimi Alaoui attire l’attention sur un autre chantier qu’elle juge décisif pour l’année 2026 : l’actualisation de la proposition marocaine d’autonomie pour le Sahara. Trop souvent abordée sous l’angle exclusivement diplomatique, cette question recèle pourtant, souligne-t-elle, « un enjeu interne extrêmement important » , qui excède largement le registre des relations internationales. « On a tendance à penser le dossier du Sahara uniquement sur le plan externe » , fait-elle observer, alors qu’il constitue aussi un moment clé pour interroger l’organisation interne de l’État. La proposition d’autonomie, telle qu’elle avait été esquissée en 2007 puis formalisée en 2008, ne se limite pas, selon elle, à un cadre de règlement territorial ; elle fixe également « un horizon politique » en matière de décentralisation et de régionalisation.
Dans cette perspective, Nadia Hachimi Alaoui estime que l’actualisation attendue de cette proposition pourrait servir de levier pour repenser en profondeur la réforme de l’État. « Le plan d’autonomie ouvre la possibilité de réfléchir concrètement à ce que signifie la décentralisation » , note-t-elle, invitant à dépasser une approche performative de la régionalisation avancée. Il s’agirait, selon ses termes, de donner un contenu effectif à des principes largement proclamés, mais encore faiblement incarnés dans les pratiques de décision et de gouvernance territoriale.
Cette réflexion, ajoute-t-elle, doit s’articuler avec les orientations du nouveau modèle de développement, qui a précisément mis en lumière la centralité de la territorialisation de l’action publique et de la décision politique. À ce titre, le chantier du Sahara pourrait constituer, pour l’ensemble des régions du Royaume, une occasion structurante de transformer des engagements de principe en horizons politiques concrets.
Source de l’article : Le Matin.ma



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