Ormuz, l’engrais des Ics, le bol africain…

Ormuz, l’engrais des Ics, le bol africain…

Alors que les tensions s’exacerbent entre la coalition américano-israélienne et l’Iran, une menace plane bien au-delà du Moyen-Orient : la fermeture du détroit d’Ormuz. Si ce goulot d’étranglement stratégique venait à être bloqué, comme c’est le cas depuis une semaine, ce ne serait pas seulement les prix du pétrole et du gaz qui flamberaient, mais bien la sécurité alimentaire de millions d’Africains. Derrière les frappes militaires, c’est une véritable pénurie des engrais qui se profile sur le continent. Moment coïncidant avec la reprise des Industries chimiques du Sénégal (Ics) par l’État. Le fleuron de notre industrie, grand producteur d’engrais, était contrôlé depuis 2014 par Indorama, un conglomérat indonésien.

L’enjeu est simple, mais terrifiant : l’Afrique subsaharienne est devenue, au fil des ans, accro aux fertilisants venus du Golfe. En 2024, près d’un quart de la consommation d’engrais azotés du continent provenait des monarchies pétrolières. Mais ce chiffre masque des disparités régionales alarmantes. Du Kenya à l’Afrique du Sud, la part des importations en provenance de cette zone sensible atteint déjà 30 à 50 %. Certains pays sont littéralement suspendus à ce cordon ombilical chimique. C’est le cas du Malawi et du Burundi, qui dépendent respectivement à 61,6 % et 75,4 % des importations en provenance des pays du Golfe pour leurs fertilisants. Sans ces apports, ce sont leurs récoltes de maïs, leur aliment de base, qui s’effondreraient. Le Maroc, pourtant « roi » du phosphate et premier fournisseur d’engrais d’Afrique, n’est pas à l’abri. Si Rabat domine le marché des phosphates, sa production industrielle repose sur une importation massive de soufre en provenance des Émirats arabes unis et d’ammoniac saoudien.

L’effet domino ne s’arrête pas là. Selon le cabinet Global Sovereign Advisory, repris dimanche dernier par Radio France International (Rfi), le conflit provoquerait une envolée des prix des engrais. Conséquence immédiate : les agriculteurs locaux, incapables de supporter ces coûts, réduiraient leur production. Pour éviter les pénuries, « certains États restreignent même leurs exportations pour protéger leur marché intérieur » , détaille le cabinet. Le riz et le blé, denrées critiques pour les métropoles africaines, seraient en première ligne. À cela s’ajoute l’explosion du coût du fret maritime et du carburant agricole, qui renchérirait encore des importations déjà fragilisées par la faiblesse des monnaies locales. Face à ce scénario catastrophe, l’Afrique peut-elle compter sur des alternatives ? Il est dès lors intéressant que cet agenda pessimiste croise une chaude actualité au Sénégal.

Il y a quelques jours, le Premier ministre Ousmane Sonko annonçait la reprise en main des Industries chimiques du Sénégal après de longues années d’exploitation par Indorama. Sur la base de contrats et d’avantages qui lésaient notre pays, selon le chef du gouvernement. Sans préjuger de l’issue de ce dossier, nous touchons là un dispositif de ce qu’il y a de plus crucial pour un pays. Les phosphates occupent une place importante dans l’économie du Sénégal. Selon les données de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie), l’acide phosphorique constituait en 2024 le deuxième produit d’exportation du secteur extractif après l’or. Il représentait environ 287 milliards de francs Cfa, soit plus d’un quart de la valeur totale des exportations minières du pays.

Les Ics seraient capables de produire annuellement près de 250.000 tonnes de fertilisants. Le lien est aisé à faire avec les Agropôles, le croît démographique, l’accroissement des besoins alimentaires et les incertitudes géopolitiques. Mais il n’est pas inutile de rappeler que « l’industrie chimique exige des injections régulières de fonds pour la maintenance des installations, la sécurisation des approvisionnements, l’innovation technologique et la compétitivité sur des marchés volatils » , comme le souligne l’hebdo français « L’usine nouvelle » . Reprendre un actif industriel ne se limite pas à en contrôler l’outil ou à en orienter la production : c’est aussi en assumer pleinement les exigences financières. L’actionnaire qui se retire emporte avec lui une capacité d’investissement que l’État devra désormais remplacer, voire dépasser. Un vrai challenge…

Source de l’article : SenePlus

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