Offensive de l’Etat en faveur des TPME: communication politique ou vraie stratégie économique?

L’offensive de l’État en faveur des très petites et moyennes entreprises (TPME) est différemment perçue par certains acteurs. Alors qu’Abdellah El Fergui, président de la Confédération marocaine des TPME (CM-TPME), exprime un désaccord frontal et profond, Zakaria Fahim, président de l’Union marocaine des autoentrepreneurs (UMA), partage certains constats mais reste mesuré.

Lancement du dispositif de la Charte d’investissement spécifique au petites et moyennes entreprises, adoption d’une charte des TPE par 8 structures, dont au moins une relève directement du gouvernement, déploiement d’un programme concernant les startups par le ministère de la Transition numérique… Ces dernières semaines, le gouvernement ne s’accorde aucun répit sur le dossier des micro et petites entreprises. Une suractivité qui réjouit plus d’un, mais pas tous.

Au nombre des insatisfaits, Abdellah El Fergui, président de la Confédération marocaine des TPME. Pour lui, les efforts actuellement entrepris relève plus de la communication politique que d’une véritable stratégie économique. Pour étayer cet avis, il évoque l’existence d’un livre blanc élaboré de concert avec les gouvernements précédents, dont les recommandations n’ont jamais été prise en compte. Pis, le responsable déplore n’avoir jusque-là pas été associé à une quelquconque discussion concernant le groupe qu’il défend, c’est-à-dire les micros et petites entreprises.

El Fergui critique également la politique fiscale: « Ce gouvernement a augmenté les impôts de TPE de 10 à 20 %, et il a diminué les impôts des grandes entreprises de 30 à 20 %. » Une décision qui, selon lui, démontre clairement que la priorité est donnée aux grandes structures au détriment des très petites entreprises.

Dispositif dédié aux TPME: pourquoi si tard ?

Les critiques d’Abdellah Fergui concerne aussi le retard accusé dans le lancement du dispsitif spécifique de la Charte d’investissement dédié aux TPME. Il estime que ce dispositif aurait du voir le jour plutôt, et non aussi tardivement, car « ce sont les TPE qui ont besoin d’être financées et accompagnées, non pas les grandes entreprises » . Le timing choisi par l’exécutif pour se tourner vers la TPE est ainsi, à ses yeux, démonstratif du peu d’intérêt qui lui est consacré.

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Autre « chef d’accusation » du président de la CM-TPME, le retard flagrant dans le domaine des startups et du numérique. Malgré l’organisation coûteuse du salon GITEX, le Maroc reste en retrait dans le financement des startups, déplore-t-il. Aussi, l’annonce d’un financement de 1,2 milliard de dirhams pour créer 2.000 startups en six mois est jugée irréaliste: « Il reste 6 mois au gouvernement pour nous dire qu’il va financer 1,2 milliard de dirhams pour les startups et créer 2.000 startups. Qui va créer les créer? » Face à toutes ces manquement, El Fergui balaie du revers de la main la crédibilité de la charte des TPE signée récemment sous les auspices de deux ministères (Petite entreprises et Economie), de Bank Al-Maghrib, de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et d’autres structures comme Tamwilcom et Maroc PME. « Une charte, pour être crédible, va bien au-delà de réunir quelques partenaires autour d’une signature. Il faut un consensus plus élargi, sinon ce n’est pas une charte, ça ne veut rien dire » , martèle-t-il.

Zakaria Fahim: convergence partielle

Sur des points, Zakaria Fahim abonde dans le sens d’Abdellah El Fergui, soulignant lui aussi le décalage entre les dispositifs institutionnels et la réalité des TPE. Pour le président de l’Union marocaine des autoentrepreneurs, la charte des TPE, bien qu’avancée sur le plan institutionnel, risque de diluer sa cible en regroupant des entreprises très différentes: celles à 300.000 dirhams de chiffre d’affaires et celles à 9 millions de dirhams.

Il reconnaît également que les exigences bancaires restent trop élevées pour les microentreprises, faiblement capitalisées et peu formalisées. « L’essentiel des TPE marocaines, et a fortiori des autoentrepreneurs, réalisent moins de 1 million de dirhams de chiffre d’affaires annuel, souvent même bien en deçà » , rappelle-t-il, insistant que ce sont ces entreprises qui devraient être au cœur des dispositifs, et non les structures déjà consolidées. De quoi donner de l’eau au moulin d’El Fergui.

Propositions concrètes

Là où Fahim se distingue d’El Fergui, c’est qu’il ne se limite pas à la critique. Il formule des propositions précises pour rendre la charte de la TPE réellement inclusive. Pour lui, le digital est la clé de cette transformation: « Le digital n’est pas un gadget pour les TPE. Pour celles qui font moins d’1 million de dirhams de chiffre d’affaires, c’est un levier de survie, de crédibilité et d’accès au financement. » Le président de l’Union marocaine des autoentrepreneurs propose ainsi de créer un parcours spécifique pour les TPE de moins d’1 million de dirhams, avec des produits simples, des montants progressifs et un accompagnement renforcé.

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Il suggère de conditionner l’accès au financement à un minimum de digitalisation, en rendant obligatoires la facturation électronique, les comptes bancaires professionnels et les paiements digitaux. Il plaide également pour que les données réelles – transactions, historique client, récurrence des revenus – soient utilisées comme substitut partiel aux garanties classiques.

Fahim insiste, par ailleurs, sur la nécessité de former massivement les entrepreneurs à la gestion digitale de base. « Sans digital, il n’y a pas de trajectoire de croissance possible » , affirme-t-il. Enfin, il propose de mesurer l’impact de la charte non pas sur les volumes globaux, mais sur les résultats obtenus par les TPE à 300.000, 500.000 ou 800.000 dirhams de chiffre d’affaires.

Il apparait, en tout état de cause, une divergence de perception sur l’offensive de l’État en faveur des TPME. D’un côté, celle qui y voit une démarche électoraliste enrobée, et de l’autre, une autre partageant en partie les critiques, sans toutefois tomber dans la récrimination. Comme quoi, un même combat, mais des approches divergentes.

Le débat entre ces deux voix majeures du monde entrepreneurial marocain illustre la tension entre critique et proposition: l’une met en exergue les blocages, l’autre tente de transformer les dispositifs en leviers d’inclusion. Ensemble, leurs positions révèlent l’urgence d’adapter les politiques publiques à la réalité des TPE, celles qui constituent la majorité silencieuse du tissu économique national.

Source de l’article : H24info