Numérique et emploi : Mohammed Jadri alerte sur les risques sociaux au Maroc
La fracture numérique continue de creuser les écarts territoriaux et sociaux au Maroc. L’économiste Mohammed Jadri alerte sur les risques économiques et sociaux de cette exclusion, identifie les leviers d’action immédiats et souligne l’importance de compétences numériques pour tous les citoyens afin de garantir la cohésion sociale et la compétitivité économique.
La fracture numérique semble creuser les écarts territoriaux. Comment cela se traduit-il concrètement sur le terrain ?
Pour répondre à cette question, il est essentiel de rappeler quelques éléments de contexte. La fracture numérique accentue aujourd’hui les inégalités territoriales déjà existantes. Les écarts de développement entre les régions se sont aggravés ces dernières années. Selon certains indicateurs de développement, nous sommes actuellement autour de 45 %, alors que le Nouveau Modèle de Développement vise à réduire ces écarts à 30 % d’ici 2035.
Ces disparités s’expliquent par plusieurs facteurs structurels : la répartition inégale des infrastructures, les différences de participation économique des femmes, ainsi que les écarts persistants entre villes et régions. La fracture numérique agit comme un amplificateur de ces inégalités.
Il est aujourd’hui impossible de comparer une métropole comme Casablanca à une ville comme Errachidia. En matière de connectivité, les débits et la qualité d’accès à Internet ne sont pas comparables. Cette inégalité est encore plus marquée lorsqu’on s’éloigne des centres urbains pour aller vers le « Maroc profond » , où l’accès à la fibre optique, aux réseaux mobiles de quatrième ou cinquième génération, voire à la 3G, reste limité. Il existe donc un véritable problème de connectivité territoriale.
Un autre élément fondamental concerne le coût de l’accès au numérique. Compte tenu du pouvoir d’achat moyen et du niveau du salaire minimum, l’acquisition d’un smartphone, d’une tablette ou d’un ordinateur constitue un investissement lourd, particulièrement pour les ménages à revenus modestes.
Enfin, l’illettrisme numérique constitue un obstacle majeur. Aujourd’hui, une personne de 45 ou 50 ans qui ne maîtrise pas les outils numériques ne pourra pas réellement bénéficier d’un équipement, même s’il lui est fourni. Sans formation ni accompagnement, l’outil reste inutilisable.
Quels leviers les pouvoirs publics et les entreprises peuvent-ils activer immédiatement ?
La responsabilité principale incombe à l’État, en coordination avec les acteurs institutionnels et économiques.
En matière d’infrastructures, certaines situations sont aujourd’hui inacceptables : en 2025, il n’est plus concevable que des citoyens manifestent pour réclamer une connexion Internet. Il est impératif que l’État, avec les opérateurs télécoms, investisse massivement dans le « Maroc profond » pour assurer une couverture numérique équitable.
L’accessibilité aux équipements numériques constitue un second levier. Certaines initiatives existent déjà, notamment via des fondations actives dans l’éducation ou via des fondations bancaires qui distribuent gratuitement des équipements aux élèves. D’autres pistes doivent être explorées, comme l’allègement fiscal des équipements numériques de base. Cela doit se faire dans un cadre rigoureux pour éviter les dérives liées à la fraude ou à l’évasion fiscale.
Un troisième axe concerne l’accompagnement des citoyens dans l’usage du numérique. De nombreuses démarches administratives sont désormais digitalisées : remplir un formulaire, payer une facture, demander un rendez-vous pour la carte nationale. Faute de compétences numériques, les citoyens se tournent vers des intermédiaires informels. Il est donc indispensable de mettre en place des dispositifs de formation et d’accompagnement de proximité afin de permettre aux citoyens de gagner en autonomie numérique.
De manière générale, l’État doit faciliter l’accès aux outils numériques et accompagner les citoyens vers une utilisation efficace et sécurisée du numérique.
Le marché du travail se dualise : quels risques cette séparation entre emplois numériques et traditionnels fait-elle peser ?
Le risque pour la cohésion sociale est réel. Nous sommes entrés dans l’ère de l’intelligence artificielle, et il est impossible de maîtriser ces technologies sans un accès effectif au numérique et à Internet.
À l’horizon 2030, la différence entre deux jeunes Marocains ne se fera pas uniquement sur les diplômes ou les compétences techniques classiques, mais sur leur capacité à utiliser et intégrer l’intelligence artificielle dans leur parcours professionnel.
Certains métiers vont disparaître, tandis que de nouveaux emplois émergeront. Le facteur déterminant sera la maîtrise des outils numériques et de l’intelligence artificielle. Il est donc essentiel d’accompagner les jeunes afin qu’ils développent des compétences polyvalentes, leur permettant de se reconvertir et de s’adapter aux évolutions du marché du travail.
Pouvez-vous citer des initiatives ayant permis d’accompagner les travailleurs vers le numérique ?
À l’international, l’exemple du Kenya est particulièrement révélateur. Ce pays est devenu un leader mondial du paiement mobile, visant à sécuriser les transactions et limiter les risques liés à la circulation des liquidités. Cette expérience démontre le potentiel du numérique lorsqu’il est adapté aux réalités locales.
Au Maroc, le potentiel est également significatif, surtout en perspective de grands événements internationaux comme la Coupe du monde 2030. Il sera difficile qu’un commerce ou un service refuse le paiement électronique. La sécurité reste un enjeu central, mais les solutions existent.
Quelles compétences clés doivent être développées aujourd’hui ?
Il ne s’agit plus d’un choix, mais d’une obligation. La résistance observée chez certaines catégories professionnelles face aux applications numériques et aux paiements électroniques s’explique par un manque de maîtrise. Les jeunes générations, elles, utilisent ces technologies avec aisance.
La mobilité numérique, l’e-commerce et l’entrepreneuriat via les réseaux sociaux illustrent cette dynamique. Les personnes capables de créer et gérer des activités en ligne renforcent leur employabilité et leur autonomie économique.
Refuser le numérique aujourd’hui, c’est prendre le risque d’être marginalisé demain. Sans accompagnement public, privé ou associatif, cette résistance peut conduire à la perte d’emploi et à la dépendance aux aides publiques.
Si rien n’est fait, quelles seraient les conséquences dans les cinq prochaines années ?
Les conséquences sociales et économiques pourraient être lourdes. La croissance de 7 à 9 % serait compromise, le chômage pourrait dépasser 20 %, et les importations augmenteraient de manière exponentielle. Le Maroc risquerait un ralentissement de la création de richesse, une perte de valeur ajoutée et la destruction de milliers, voire de millions, d’emplois, en particulier parmi les jeunes.
Source de l’article : Industrie du Maroc



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