Mohammed VI et les médias français : Prix Nobel de la duplicité
Mohammed VI souffre d’une lombosciatalgie mécanique. Et après ? L’intéressé lui-même n’en fait pas mystère. Pourtant, bien plus qu’un effet de contagion, l’intérêt des médias occidentaux pour la maladie du roi est tout juste pathologique.
Entre Le Point qui nous renseigne sur « Le palais tente de rassurer sur la mystérieuse maladie de Mohammed VI, roi du Maroc » , Courrier international qui s’interroge sur « des questions récurrentes autour de la santé de Mohammed VI et de sa succession » , ou encore Closer qui titre « Mohammed VI très malade : cette absence qui relance les rumeurs sur l’état de santé du Roi du Maroc » , il y a vraiment à boire et à manger. Même Paris Match nous ressert un scoop : « Mohammed VI s’exprime sur ses problèmes de santé » !
Une fois encore, on est en train d’aller jusqu’au bout de cette volonté malsaine, morbide même, qui interroge les rumeurs et recycle les idées reçues sans la moindre justification, sans recul et surtout sans le moindre respect pour les règles de base de ce métier, qui commence d’abord par le souci de la véracité des faits, l’objectivité et, qu’on le veuille ou non, la lourde responsabilité du journaliste d’informer le public de manière équilibrée, transparente et honnête sur n’importe quel sujet.
Pourquoi imaginer le scénario du pire, pourquoi se raconter des histoires où les médias tiennent le beau rôle : celui des sachants qui peuvent influencer les opinions, en se servant à satiété d’instruments de désinformation ou de persuasion éculés ?
Parmi les nombreuses déconvenues médiatiques françaises, les anachronismes faciles servent à masquer l’absence d’informations fiables : puisque les chefs d’État arabes ont tel comportement, Mohammed VI doit le faire aussi ; puisque son géniteur était connu pour tel ou tel trait de caractère, pourquoi ne pas l’affubler au fils, etc. « Un roi mystérieux » , Mohammed VI ? Pourquoi pas, si l’on considère qu’un monarque qui décide de ne pas inviter à sa table ces faux journalistes mais véritables espions, ces lobbyistes de la dernière heure qui émargent aux officines attitrées, ces courtisans sans épaisseur… Si l’on s’en tient aux faits, c’est-à-dire à l’actualité d’un chef d’État qui préfère les actes aux paroles, en témoignent ces chantiers qui se suivent et ne se ressemblent pas. Et puis, un chef d’État qui ne fait pas mystère de sa maladie peut-on le qualifier de « roi mystérieux » ?
Ce qu’on a envie de dire à nos confrères français, c’est qu’il ne faut pas se fier aux apparences : le monarque est intelligent, il connaît parfaitement les dossiers brûlants, il travaille beaucoup, contrairement à ce que pensent ses contempteurs, même si les gens ne le savent pas assez. Effectivement, l’homme n’est ni sectaire ni autoritaire, mais aspire plutôt à « réconcilier » et « apaiser » : où est le mal ?
Alors que, d’habitude, on pardonne aux chefs d’État le silence sur leurs maux, on s’indigne ici de cette transparence inhabituelle, quitte même à proférer des contrevérités. Puisque le roi est malade, les journalistes occidentaux abandonnent toute espèce de raison pour tirer une conclusion rapide où une grave pathologie à l’œuvre serait le signe de la fin des fins.
Cette volonté sinistre, morbide, de voir dans une simple pathologie le crépuscule d’une dynastie, sans la moindre justification, où chacun pose la question à sa manière, dure jusqu’au moment où la chronique ininterrompue des communiqués du Palais royal sur la maladie du monarque fait apparaître cette curiosité malsaine comme une absurdité.
D’abord parce que ce roi, maintes fois programmé pour disparaître, renaît sous les yeux effarés de ces croque-morts qui n’ont pas eu l’heur d’apprendre que la démocratie, c’est aussi la transparence. On dit que l’homme est un loup pour l’homme, et le journaliste européen a inventé une approche à géométrie variable : ainsi, « si le roi communique sur sa maladie » , c’est qu’il y a du flou et, dès qu’il y a du flou, il y a le loup. Bien sûr, s’il y avait autre chose, cela se saurait.
Les passions tristes de la post-colonisation refont surface dans le fantasme d’une monarchie aux abois, menacée, cette fois-ci non pas par l’hydre islamiste, après avoir essuyé les foudres du fanatisme marxiste-léniniste doublé de coups d’État à répétition sous Hassan II, mais désormais défiée par la santé défaillante d’un roi qu’on espère absent, alors que tout dans ce royaume suinte de décisions suprêmes qui portent la signature de l’intéressé : les grands chantiers, le retour définitif du Sahara à la mère patrie, la profondeur africaine, la politique des ports, et j’en passe. « Un roi qui ne descend pas de son cheval » , qui n’oublie pas, au passage, d’ancrer dans un temps long la tradition d’un islam éclairé, à l’origine même de l’humanisme sécularisé qui est la marque de fabrique du royaume. Vouloir extirper les racines millénaires d’une nation parce que le chef d’État ne fait pas mystère de ses ennuis de santé : voilà qui nous renseigne fort sur la capacité des médias occidentaux, et même des intellectuels français, à comprendre les ressorts profonds de l’épopée de ce royaume qui a su aménager une concorde pacifique, autant avec les musulmans des autres pays qu’avec les autres communautés qui vivent dans ce pays.
Depuis le fameux brûlot de Pierre Accoce et Pierre Rentchnick, Ces malades qui nous gouvernent, paru en 1978, alors que le cancer de François Mitterrand n’avait pas encore été rendu public, on savait que le secret médical était une ligne rouge soigneusement dissimulée par les hommes de pouvoir.
Depuis, les travaux en psychiatrie de Jonathan Davidson au centre médical de l’université Duke, à Durham, aux États-Unis, ont montré que les chefs d’État qui s’appliquaient à masquer leurs soucis de santé pouvaient être atteints de la pathologie nommée en anglais hubris syndrome (syndrome de la démesure), qui associe dans l’esprit de leurs auteurs l’arrogance, la prétention, l’égocentrisme, voire le mensonge et le mépris pour les autres.
Un trait d’ailleurs constant des médias français, sans la moindre justification, dès qu’il s’agit des affaires de la monarchie marocaine.
Je l’avoue sincèrement : en tant que journaliste travaillant dans un journal publié en France, je suis sidéré par ce « temps perdu » à se quereller pour des sujets oiseux et, de surcroît, concernant la monarchie marocaine, alors que la France, immobile, bloquée, semble au bord de la syncope. « Gouverner, c’est prévoir, ce n’est pas regarder chez les voisins si l’herbe est plus verte ou non. » Pourtant, Bruxelles va adouber un traité de libre-échange avec des pays d’Amérique latine, alors que l’Hexagone a dit niet, mais que la France, empêtrée dans une grave crise agricole endémique, n’est plus écoutée, à se demander même si elle a été entendue. L’incertitude politique vire doucement vers une véritable crise institutionnelle et les problèmes du pays s’amoncellent : crise économique, déclin démographique, réchauffement climatique, alors que la « dynamique de délitement » annule le moindre effet positif de l’action publique. Pendant ce temps, les journalistes français s’interrogent sur la maladie du roi.
Ainsi, l’hubris de la suffisance qui guide les médias occidentaux n’est pas sans péril, y compris dans une vision, un carcan idéologique qui semble résister aux réalités de terrain, puisque le Maroc n’est non seulement plus cette colonie qui recevait ses ordres de la métropole, mais, plus encore, un pays qui vogue par ses propres moyens, de succès économiques en victoires diplomatiques. Un modèle pour une France à la peine ?
À contre-courant du credo de la Françafrique, anti-africaine par essence, le chef d’État marocain voit, quant à lui, l’Afrique comme un « atout majeur » pour former un bloc solide reposant sur l’exploitation de ses richesses dans une coopération gagnant-gagnant.
Mais les médias européens peuvent-ils comprendre, voire accepter, la gouvernance d’un chef d’État arabe et africain devenue iconoclaste ? Pas si sûr.
Source de l’article : Le Courrier de l'Atlas



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