Métaux précieux : Pourquoi l’argent devient un véritable enjeu industriel
Le marché mondial de l’argent traverse une phase de tension inédite. D’après le Silver Institute, la demande a excédé l’offre minière pour la cinquième année consécutive en 2025. Ce déficit physique n’a été comblé qu’en partie par le recyclage et le déstockage des réserves des grandes places de marché, notamment la LBMA (London Bullion Market Association) et le COMEX. Ces leviers, par nature limités, ne suffisent plus à absorber la progression de la demande industrielle.
Cette situation s’est traduite par une envolée des cours. Après une longue période de stabilité entre 14 et 18 dollars l’once, les prix ont fortement accéléré à partir de 2020, atteignant début 2026 des niveaux proches de 100 dollars l’once, dans un environnement marqué par une forte volatilité. À la différence du cuivre ou de l’aluminium, le marché de l’argent reste étroit, ce qui accentue mécaniquement l’impact de tout déséquilibre.
Le photovoltaïque en première ligne
Dans les énergies renouvelables, le photovoltaïque concentre l’essentiel de la pression. L’argent est utilisé pour assurer la conductivité électrique des cellules solaires, un usage longtemps considéré comme secondaire. Il est aujourd’hui central dans la structure de coûts.
Les fabricants ont pourtant réalisé des progrès significatifs. L’intensité d’utilisation par watt a été fortement réduite au fil des générations technologiques. Les cellules TOPCon consomment désormais autour de 10 à 13 mg/W, tandis que les architectures à hétérojonction descendent sous les 8 mg/W. Ces gains sont réels, mais ils ne compensent plus l’augmentation des volumes installés.
Avec plus de 600 GW de nouvelles capacités photovoltaïques installées en 2024, la demande globale d’argent reste soutenue. Dans les usines, le métal est devenu le premier poste de coût variable dans la fabrication des cellules, devant le silicium. Il représente désormais près de 30 % du coût d’une cellule et environ 20 % de celui d’un module.
Cette évolution remet en question un modèle fondé sur une baisse continue des prix. Les gains de productivité ne suffisent plus à absorber la hausse des matières premières, et les industriels commencent à envisager des hausses tarifaires significatives pour préserver leurs marges.
L’IA, une pression moins visible mais bien réelle
Du côté des technologies numériques, l’impact est moins immédiat mais tout aussi structurant. L’essor de l’intelligence artificielle repose sur des centres de données toujours plus denses, équipés de processeurs de calcul intensif et de composants électroniques de haute fiabilité. L’argent y est utilisé pour ses propriétés de conductivité électrique et thermique, difficiles à remplacer dans des environnements soumis à des contraintes extrêmes.
Dans ces infrastructures, la question n’est pas tant la quantité d’argent utilisée par composant que la multiplication des équipements critiques. À ce stade, les possibilités de substitution restent limitées. Le cuivre, souvent cité comme alternative, pose des problèmes d’oxydation et de fiabilité qui freinent son déploiement à grande échelle.
Des marges sous tension
Pour les industriels, la hausse du prix de l’argent modifie profondément les équilibres économiques. Dans le solaire comme dans l’électronique avancée, la matière première pèse de plus en plus lourd dans les coûts de production. Les ajustements technologiques se poursuivent, mais leur rythme est insuffisant face à la dynamique actuelle des prix.
Dans plusieurs segments, des hausses de prix de l’ordre de 20 à 30% sont désormais évoquées pour 2026. Une rupture par rapport à la tendance historique de baisse des coûts, qui avait largement favorisé la diffusion des technologies vertes.
Sur les marchés, l’effet est déjà perceptible. Les producteurs d’argent bénéficient directement de la hausse des cours, tandis que les industriels « utilisateurs » voient leurs marges se comprimer. Les acteurs capables de sécuriser leurs approvisionnements ou d’intégrer le recyclage dans leur modèle économique disposent d’un avantage compétitif croissant.
Le Maroc, un pôle structurant de la production d’argent
Dans un marché mondial de l’argent de plus en plus contraint, le Maroc s’impose comme le principal producteur de la région MENA, concentrant près de 95 % de la production régionale. Le Royaume s’appuie sur une base minière diversifiée et sur plusieurs opérateurs directement exposés à l’évolution des cours.
Le moteur le plus visible de la dynamique récente est Aya Gold & Silver. La montée en puissance de la mine de Zgounder a porté la production à 4,8 millions d’onces en 2025, positionnant le site parmi les actifs argentifères en croissance rapide. Cette trajectoire renforce l’exposition directe du Royaume aux tensions sur le marché de l’argent.
Le groupe Managem constitue un pilier historique de cette filière à travers sa filiale SMI, exploitant le gisement d’Imiter, l’un des plus anciens sites d’argent primaire du pays. En 2024, la SMI a produit 127,7 tonnes d’argent, soit un peu plus de 4 millions d’onces, avec un coût de production compétitif (AISC de 19,6 dollars l’once) et des réserves prouvées et probables de plus de 70 millions d’onces, offrant une visibilité de long terme sur l’activité.
La Compagnie Minière de Touissit (CMT) complète ce paysage. Issue de gisements polymétalliques, son activité a permis la commercialisation d’environ 0,9 million d’onces d’argent en 2024, faisant du métal un contributeur identifié de ses revenus et expliquant la sensibilité de ses résultats à l’évolution des cours.
Au total, la combinaison d’actifs en production, de projets en montée en puissance et de réserves significatives confère au Maroc une position crédible sur le marché mondial de l’argent. Dans un contexte de transition énergétique et de numérisation accélérée, cette base minière constitue un levier stratégique pour un pays importateur de technologies, à l’heure où la disponibilité des métaux critiques devient un facteur clé de compétitivité.
Amrou Salmi
Source de l’article : Boursenews



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