Meissa Tall : « Avec tous ses atouts, le Sénégal peut faire un parcours remarquable »
Dans cette interview, Meissa Tall, associé et responsable des activités de KPMG sur l’Afrique francophone, analyse l’environnement économique du Sénégal et africain en général. À l’en croire, le continent a l’opportunité d’une économie de croissance et de rattrapage.
Vous êtes associé et responsable des activités de KPMG sur l’Afrique francophone. Quel est le cœur de métier de cette structure ?
KPMG c’est un géant du conseil et de l’audit au niveau mondial. Il fait partie des quatre grands cabinets internationaux que l’on désigne communément comme les Big Four. Le réseau regroupe aujourd’hui plus de 200 000 professionnels à travers le monde et réalise un chiffre d’affaires annuel d’environ 40 milliards de dollars. KPMG est présent dans près de 140 pays, avec une implantation forte aux États-Unis, en Europe, en Asie et en Afrique.
Historiquement d’origine anglo-saxonne et fort de plus de cent ans d’existence, KPMG est désormais une organisation profondément ancrée localement. Chaque cabinet est pleinement intégré à son environnement : au Sénégal, nous sommes sénégalais ; en France, français ; aux États-Unis, américains. Cette approche locale, combinée à la force d’un réseau mondial, est l’un des piliers de notre modèle.
En Afrique, KPMG couvre l’ensemble du continent, du Maroc à l’Afrique du Sud, et du Sénégal jusqu’à Djibouti, avec une présence établie dans une quarantaine de pays. Nos activités s’articulent autour de trois grands métiers. D’abord, l’audit et le commissariat aux comptes, un métier réglementé de tiers de confiance, qui consiste à certifier l’information financière et à accompagner aussi bien les acteurs du secteur privé que les institutions publiques.
Ensuite, le conseil, à travers lequel nous accompagnons les États, les multinationales, les bailleurs de fonds et les investisseurs dans la définition de leurs stratégies, l’évaluation et la structuration de projets, la mobilisation des financements, ainsi que la mise en œuvre de programmes de transformation et de digitalisation. Enfin, le juridique et fiscal, avec KPMG Avocats, pour pour accompagner les Etats et les Entreprises sur le droit des affaires et la fiscalité dans le monde entier. Nous sommes présents au Sénégal depuis 30 ans et dans 40 pays en Afrique.
Quel regard général portez-vous sur l’environnement économique et financier du continent africain ?
Ma lecture, c’est que l’Afrique a l’opportunité aujourd’hui de faire ce qu’on appelle une économie de croissance de rattrapage. En effet l’Afrique représente environ 20% de la population mondiale et produit moins de 5% des richesses car son PIB représente moins de 5% du Pib mondial.
À l’échelle internationale, les pays sont généralement comparés en fonction de leur niveau de richesse, mesuré par un indicateur clé : le Pib par habitant, c’est-à-dire la richesse créée par personne.
À titre d’illustration, le PIB par habitant est d’environ 48 000 dollars en France, autour de 89 000 dollars aux États-Unis, alors qu’il se situe à près de 5 000 dollars au Maroc, et autour de 1 700 dollars au Sénégal. Le Cap-Vert, quant à lui, est aujourd’hui proche de 5 000 dollars par habitant.
Ce niveau de Pib par habitant détermine très concrètement le stade de développement d’un pays. Lorsqu’un pays dépasse les 20 000 ou 30 000 dollars par habitant, les enjeux fondamentaux sont généralement déjà traités : les infrastructures sont en place, les populations ont accès à des logements décents, à l’électricité, à l’eau, et les questions de subsistance ne sont plus centrales. L’effort se concentre alors davantage sur le bien-être et la qualité de vie. C’est typiquement le cas des pays occidentaux. À l’inverse, plus le PIB par habitant est faible, plus les défis liés à l’accès aux services essentiels, à la salubrité et aux infrastructures de base sont importants.
L’enjeu, pour tous les pays, est donc de permettre à leurs populations de sortir progressivement de la pauvreté et de rejoindre progressivement les pays riches avec un Pib par tête d’habitant convenable. La bonne nouvelle, c’est que cet objectif est atteignable. Des pays, comme Singapour, ont aussi réussi à faire un parcours remarquable. Aujourd’hui, Singapour a un Pib par tête d’habitant qui dépasse les 70 000$/habitant. Alors qu’après la Deuxième Guerre mondiale, c’était comme le Sénégal.
Toujours dans ce sillage, dans les années 70-80, le Cap-Vert, un voisin du Sénégal, avait un Pib par tête d’habitant inférieur à celui du Sénégal. Ils étaient autour de 500 dollars. Aujourd’hui, le Cap-Vert a un Pib par tête d’habitant qui fait presque trois fois celui du Sénégal. Donc l’enjeu en Afrique, c’est de se donner les moyens de permettre aux pays de passer d’une situation moins avancée à des pays développés et c’est possible. Ainsi, nous accompagnons les pays à tracer la route qui permet d’aller vers leur véritable développement. Mais au-delà de tracer la route, nous assistons les pays à pouvoir exécuter la feuille de route.
Vous avez accompagné des pays comme le Bénin et la Côte d’Ivoire. Maintenant, comment KPMG accompagne le Sénégal ?
Le Sénégal est un pays extraordinaire, remarquable, doté d’un potentiel énorme et nous sommes très confiants quant à sa trajectoire de développement. Les atouts du Sénégal sont multiples : son positionnement géographique stratégique, sa tradition démocratique solide, son capital humain de qualité et ses ressources plurielles. Nous sommes confiants sur le fait qu’en utilisant tous ces atouts, le Sénégal peut faire un parcours remarquable. Ceci dit, le Sénégal a un plan qui est en train de s’exécuter et nous sommes confiants sur le fait que l’exécution de ce plan puisse donner des résultats probants.
De manière générale, quelle analyse faites-vous sur le climat des affaires en Afrique?
De manière générale, le climat des affaires en Afrique se caractérise par une combinaison très nette d’opportunités et de risques.
L’Afrique, aujourd’hui, encore une fois, est un continent qui représente une démographie importante, donc presque 1,2 milliard de personnes. Et en 2050, ça sera 2 milliards. Donc une forte proportion en termes de population 20%. En revanche, l’Afrique, en termes de contribution à la création de la richesse mondiale, représente moins de 5%. Aujourd’hui, le Pib des 55 Pays en Afrique est équivalent au Pib d’un seul pays la France. La bonne nouvelle, c’est que l’Afrique a une forte croissance. C’est le continent qui croit le plus par rapport aux autres pays. L’Europe, par exemple, a une croissance assez faible, de 1 à 2%, alors qu’en Afrique, on a une croissance moyenne de 5%. Cette dynamique ouvre des perspectives importantes en matière d’investissement et de développement économique.
À cela s’ajoute un autre levier stratégique : l’Afrique est l’un des principaux réservoirs mondiaux de matières premières et de ressources naturelles. Le continent concentre une part significative des réserves mondiales de minéraux critiques et de ressources stratégiques. Je pense à des minéraux comme le cobalt, le pétrole, l’or etc.
Plus de 50% des réserves se trouvant en Afrique, cette richesse constitue aussi un facteur de risque. En effet, dans un contexte mondial de transition énergétique et industrielle, ces ressources suscitent des convoitises croissantes et placent l’Afrique au cœur de fortes rivalités économiques et géopolitiques. L’enjeu pour les gouvernements africains est donc majeur : mettre en place des cadres de gouvernance solides afin de gérer ces ressources de manière responsable et durable. À défaut, le risque est que la valeur créée soit captée à l’extérieur du continent, sans bénéficier pleinement aux économies locales et aux populations.
Comment ces richesses peuvent générer plus d’impacts économiques et sociaux ?
L’impact économique et social de ces richesses dépend avant tout de la capacité de l’Afrique à transformer localement ses matières premières. Lorsque le continent se limite à exporter des ressources brutes, il crée essentiellement de la valeur pour les autres économies.
Par exemple, si vous prenez un minerai comme la bauxite. Cette matière, vendue à l’état brut, elle vaut 60 dollars la tonne. Transformée en alumine, sa valeur passe à près de 600 dollars la tonne. Et lorsqu’on va jusqu’à la production d’aluminium, on atteint environ 2 500 dollars la tonne.
La différence est énorme. Si on vend la bauxite brute, on perd 10 fois la valeur, voire même plus, avoisinant 50 fois la valeur.
Le raisonnement est identique pour l’or : entre l’or brut et l’or raffiné, la création de valeur peut être multipliée par dix. Il en va de même pour le coton : en exportant des produits finis, comme des vêtements, au lieu d’exporter du coton brut, vous multipliez la valeur par plus de 10.
Vous voyez toute cette richesse qu’on perd en envoyant la matière première brute à l’extérieur. Ce qui fait que les autres sont riches et nous, on reste avec des PIB de moins de 2000 dollars.
Donc l’enjeu majeur pour l’Afrique, c’est de se ressaisir et de transformer ces matières premières. Pour créer de la richesse au niveau local, c’est possible et plusieurs pays l’ont fait à l’image du Bénin. Ils ont réussi à créer une industrie textile avec leur coton. Le Sénégal fait des efforts sur la partie phosphate en transformant en acide phosphorique et en engrais.
Nous devons profiter de la jeunesse de notre population et valoriser davantage nos matières premières. Par exemple, des pays comme le Maroc ont bien pris note. Ils ont utilisé tous les leviers dont je vous ai parlé pour sortir de la pauvreté et s’inscrire résolument sur le chemin du développement.
Source de l’article : lesoleil.sn



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