Mehdi Moussaïd, le chercheur qui croit en l’intelligence des foules
En soirée, il y a des métiers qui n’animent pas vraiment les discussions. S’il avait suivi sa voie d’ingénieur en informatique, Mehdi Moussaïd aurait sans doute eu droit, comme tout le monde, à quelques hochements de tête polis, pas plus. Mais en 2010, il quitte la programmation et devient doctorant en éthologie (l’étude du comportement animal). Il passe alors ses journées sur les toits des immeubles les plus hauts de Toulouse à observer, des heures durant, la façon dont les piétons s’organisent en flux, comme un biologiste scrute une colonie de fourmis.
Et, depuis, son métier consiste à étudier comment les foules prennent des décisions. De quoi alimenter des conversations fascinées jusqu’au bout de la nuit. « Mes premières recherches se font dans le département de biologie de Toulouse, avec un groupe de chercheurs qui étudient les animaux sociaux qui arrivent à faire des trucs ensemble comme les moutons, les bancs de poisson, les colonies de fourmis, de termites, les vols d’oiseaux » , se rappelle-t-il, le regard en direction de la mer tranquille, le long du quai Georges-Simenon, à deux pas du port de La Rochelle. « Et moi, je me suis intéressé à un animal particulier qui est l’humain. » Quand il nous rejoint dans un café, Mehdi Moussaïd, emmitouflé dans une grosse polaire, est rodé. Du bout des lèvres, il pourrait presque terminer nos questions. On sent que ce chercheur de 44 ans, né à Rabat et venu en France pour ses études, a répondu des centaines de fois aux mêmes interrogations, sans perdre pour autant sa délicatesse ni son envie de transmettre. Car chez lui, la fibre de vulgarisateur est là depuis le début. En parallèle de son poste à l’Institut Max Planck obtenu en 2011, il partage régulièrement ses travaux sur YouTube, où sa chaîne rassemble plus de 500 000 abonnés. Son nom : Fouloscopie. « Je suis le seul foulologue au monde » , ironise-t-il, avant de préciser que c’est tout simplement parce qu’il a inventé ce terme pour décrire cette discipline qui existe depuis plus de cinquante ans. « Je suis un peu informaticien, mais j’utilise des méthodes de physique pour travailler sur des thèmes de psychologie et de sciences humaines. » La newsletter Sciences et Tech
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À la recherche de la sagesse des foules
À rebours de la tradition aristocratique française qui se méfie instinctivement des foules, Mehdi Moussaïd fait partie de ces scientifiques qui observent, mesurent, démontrent qu’un groupe peut, avec la bonne méthode, se révéler bien plus intelligent qu’un seul homme, même brillant. « Dès mes premières recherches, notamment sur les flux de piétons, je me suis aperçu que les foules savent s’autoorganiser de manière complètement décentralisée. » Vous n’êtes pas convaincu ? Rien de plus normal : chacun de nous a déjà vu ce que l’effet de groupe peut produire de pire. Une foule n’est pas spontanément intelligente. Et ça, Mehdi Moussaïd le constate tous les jours. Quelques heures avant notre rencontre, il regardait chez lui, « avec du pop-corn » , plaisante-t-il, les images d’une expérience sur la manière dont un groupe se met d’accord sur un dilemme moral. « On enferme 25 personnes, il faut l’unanimité pour sortir, ils doivent trancher entre sacrifier des passagers ou des piétons dans un scénario fictif d’accident de voiture autonome. » Les participants seuls décident vite, les duos s’en sortent encore très bien, mais les groupes de 25 « n’y arrivent pas, on a dû arrêter parce que la nuit tombait » , sourit-il. « Les gens ne savent pas se parler efficacement. On ne s’écoute pas, certains parlent trop, beaucoup n’interviennent pas assez, on converge trop vite vers la première idée. Avec un peu de structure, les mêmes personnes pourraient faire beaucoup mieux. » La foule contre l’expert
Pas besoin de doctorat pour sentir à quel point la décision collective peut tourner au cauchemar. Brassens l’avait résumé en une formule assassine : « Le pluriel ne vaut rien à l’homme, et sitôt qu’on / Est plus de quatre, on est une bande de cons. » L’expertise de Mehdi Moussaïd est pourtant précieuse pour comprendre que la sagesse des foules existe bel et bien, « à condition d’avoir la bonne méthode » . Pour introduire cette idée, il commence souvent, dans ses vidéos comme dans ses livres, par raconter une expérience vieille de plus d’un siècle.
En 1908, Francis Galton, savant britannique persuadé de la bêtise des foules, se rend à une foire agricole. Intrigué, il demande à plus de 700 visiteurs d’estimer le poids d’un bœuf : 400 kg ? 800 kg ? Chacun inscrit un chiffre. Plus tard, en dépouillant les bulletins, il constate avec satisfaction que, prises isolément, la plupart des estimations vont du « médiocre » à l’ « absurde » . Mais la moyenne, elle, donne 545 kg, soit une précision de 99,6 % ! « C’était le tout premier exemple d’une forme d’intelligence collective. On va tous se planter, mais on se plante de manière statistique, et nos erreurs finissent par se compenser. » Mais un expert n’aurait-il pas fait mieux que la masse ? Pas si sûr. « Pour beaucoup de problèmes posés, si on prend un grand groupe diversifié et qu’on utilise une technique adaptée, au bout d’un moment, on finit par dépasser l’expert » , assure le chercheur. Il cite une expérience menée par la psychologue Julia Minson à l’université de Harvard. Il s’agissait d’estimer le montant des indemnités qui allaient être attribuées à l’issue de différents procès. Elle demande à un avocat chevronné de faire ses évaluations : son taux d’erreur moyen est faible. Mais elle se rend compte que 14 étudiants en droit, non spécialistes, atteignent le même niveau de précision. Et à 15, ils font mieux que lui.
Anarchisme ou bonapartisme ?
Les exemples pourraient se multiplier à l’infini. Dans ses articles scientifiques, ses vidéos, ses livres, les expériences d’intelligence collective foisonnent. Et, biais journalistique oblige, on est tenté de politiser ces résultats. Quand le groupe le plus performant est celui où un leader centralise toutes les décisions, les bonapartistes peuvent exulter. Quand, au contraire, ce sont les groupes décentralisés qui s’en sortent le mieux – ce qui arrive souvent –, les anarchistes ont de quoi se réjouir. Mehdi Moussaïd, lui, reste imperturbable, tire une bouffée sur sa vapoteuse et tempère aussitôt nos élans : « Je vais rarement jusqu’à ces considérations à l’échelle d’un pays… » Il rappelle que la littérature scientifique sur le sujet est déjà un excellent point de départ pour mieux s’organiser en famille, en colocation, en vacances entre amis ou en entreprise. Ses travaux servent surtout à élargir notre imaginaire collectif.
Alors, a-t-on besoin d’un chef, comme il le demande dans le titre de son dernier livre ? Il esquisse un sourire. « Quand on a trouvé une meilleure façon de fonctionner, non. Quand on ne l’a pas, oui, le temps, peut-être, de trouver une meilleure alternative. » Ni dogme ni posture dans sa réponse, mais une exigence : continuer à expérimenter nos manières de faire ensemble. Et surtout, partager les méthodes. « Si je suis le seul à le savoir, ça ne sert à rien. Plus on sera nombreux à maîtriser les ficelles de cette discipline, plus elle deviendra efficace… avec ou sans chef. » Demain vu par Mehdi Moussaid :
Dix ans en arrière, auriez-vous imaginé prendre ce chemin ?
Oh, pas du tout ! Je suis le premier surpris par ce qui s’est passé.
Et où vous voyez-vous dans dix ans ?
Je pense que je vais continuer comme je fais en ce moment : un peu chercheur et un peu vulgarisateur scientifique. L’équilibre est bon.
Comment imaginez-vous le monde dans dix ans ?
C’est impossible.. Bien malin celui qui prétend savoir.
Et votre métier ?
Le métier de chercheur va changer, car la pression qui repose sur eux est devenue telle que cela devient ridicule. Les revues scientifiques vont peut-être disparaître et tout deviendra « open source » . Il y aura une nouvelle façon de vérifier les découvertes.
Qu’est-ce qui vous rend optimiste ?
Même quand il y a des problèmes ou des conflits, c’est indépendant de la volonté des individus. C’est systémique. Les gens en soi ne veulent pas de problème. Si on arrive à s’organiser, on va s’en sortir.
La phrase qui résume votre vision du futur ?
Je n’ai pas de phrases. Mais disons que la recherche sur l’intelligence collective est une science très jeune, en plein essor, donc je suis certain que l’avenir nous réserve d’étonnantes découvertes.
Source de l’article : Le Point



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