Les Ports de la Vie (8). ​Mémoires d’un enfant de Guercif (1954

​Par: Mohamed KHOUKHCHANI

​PRÉFACE : LA LIGNE DE PARTAGE

Le voyage continue. Assis dans ce bus qui dévore la route, tu te laisses bercer par le ronronnement du moteur. Tes yeux fixent le paysage qui défile, mais ton esprit a déjà franchi la frontière de l’année 1973. À Guercif, l’élève d’hier est devenu l’instituteur. C’est le chapitre de la stabilisation, le moment où l’effort scolaire se transforme enfin en une dignité gravée dans le regard des autres et dans le confort retrouvé des tiens.

​GUERCIF 1973-1974 : L’ÈRE DE LA RÉPARATION

L’année scolaire 1973-1974 s’élève dans tes souvenirs comme une crête décisive. Tu n’es plus l’étudiant précaire de Rabat ; tu es le jeune enseignant chargé des cours de Sciences Naturelles au lycée Hassan Dakhil. Ce n’est pas encore l’abondance, mais ton petit salaire mensuel garantit l’essentiel : le loyer, la farine, et parfois un morceau de viande.

Tu te rends chez le même épicier qu’autrefois. Mais là où, du vivant de ton père, tu venais dès l’aube acheter des quantités dérisoires de sucre — juste assez pour tromper la faim — tu entres désormais avec l’assurance de celui qui peut subvenir aux besoins des huit membres de la famille.

​LE SOUK ET LE POIDS DU SOUVENIR

Tes pensées dérivent vers le souk de Guercif. Aujourd’hui, ce sont tes jeunes frères, Miloud et Abdellah, âgés de quinze et treize ans, qui y proposent leurs bras pour quelques pièces. C’était ton rôle, il y a peu. Mais le souk est aussi le lieu de la plaie béante. C’est là, dans la zone du bétail, que ton père a perdu la vie, écrasé par un camion dont le frein à main avait lâché alors qu’il rendait service à un passant. Le lieu où l’on vient pour survivre est devenu celui où la mort a frappé votre pilier.

Pourtant, cette année de labeur est fructueuse. Tes élèves, issus de ton propre village, s’assoient sur les bancs que tu occupais si peu de temps auparavant. Tes cours sont très appréciés ; tu connais presque tous les parents, et ce lien organique avec ta communauté rend ton enseignement plus vibrant.

​L’IVRESSE DE LA LIBERTÉ ET LA FRATERNITÉ DES COLLÈGUES

Cette année marque aussi ton entrée dans une vie sociale épanouie. Tu n’es plus seul. Avec tes collègues, jeunes ou chevronnés, vous formez une fratrie. Vous débattez et riez de tout lors de soirées conviviales. Parfois, vous vous réunissez chez « Mama » , la Française qui tient le bar avec piscine, pour oublier la chaleur accablante du jour sous la fraîcheur nocturne.

L’envie de bouger vous prend souvent : des virées nocturnes s’organisent vers Taza à l’ouest ou Taourirt à l’est, deux cités distantes d’une soixante de kilomètres. Ces escapades sous les étoiles, ces routes dévorées entre amis, ont le goût enivrant de la reconnaissance sociale. Des gens que tu n’osais autrefois même pas approcher cherchent aujourd’hui à t’ouvrir les bras.

​LE SERMENT DE FIDÉLITÉ : VOLER DE SES PROPRES AILES

Au-delà de cette reconnaissance, c’est l’amour des tiens qui te porte. Tu as prouvé à ta mère et à tes frères que tu ne les abandonnerais jamais. Un serment s’est gravé dans ton cœur : le mariage ne sera pas une priorité. Ta mission sacrée est de voir chacun d’eux, chacune d’elles, « voler de ses propres ailes » . Vous avez été cette famille qui a goûté au pire, tu as juré que vous seriez désormais celle qui connaît le meilleur.

Chaque fois que tu sens ce respect, une phrase te revient, écrite noir sur blanc par ton instituteur de primaire dans ton cahier de compositions. Elle prend enfin tout son sens : le savoir est l’unique anneau magique capable de briser les chaînes de la fatalité.

​CONCLUSION : LE MESSAGE AU BORD DU CHEMIN

Le bus continue sa course, mais ton récit s’arrête sur une certitude : aucun effort n’est vain. Peu importe la dureté de la situation, l’école est le plus sûr chemin vers la dignité. Ton parcours est la preuve vivante que la ténacité finit toujours par redorer le blason de ceux que l’on croyait invisibles.

Source de l’article : lecollimateur.ma