Les ports de la vie (16). Mémoires d’un enfant de Guercif (1954
Par: Mohamed KHOUKHCHANI
Le moteur du bus gronde doucement, les vibrations remontent dans tes jambes alors que tu t’installes près de la vitre. Le paysage défile, et avec lui, le film de tes souvenirs commence à se projeter sur le verre teinté.
Tu te revois à Besançon, dans ce quartier de Saint-Claude que tu connais par cœur. Ton appartement du 57, avenue Montjoux fait face à celui de Paulette, et entre vos deux fenêtres, c’est toute une vie qui s’est tissée. Besançon, pour toi, c’est aussi le pays du Comté, ce fromage que tu adores. Tu te rappelles encore l’odeur fruitée et puissante qui s’échappait de la crémerie locale ; tu as appris à en aimer les différents affinages, cette pâte pressée qui te rappelle la rigueur et la générosité de la Franche-Comté. C’est un plaisir simple que tu partageais avec Paulette ou chez sa mère Denise, à Bétoncourt-les-Brottes.
Tu as quitté la France en sachant que ce voyage n’était pas un simple déplacement, mais une mise à l’épreuve du sens. Quelques semaines plus tôt, tu avais acheté une Peugeot 505 Turbo à un ouvrier retraité des usines de Sochaux. Elle portait la mémoire des routes et Paulette faisait partie de ce choix, conformément au pacte conclu. Elle t’avait d’abord guidé vers la démesure de Chambord. Tu te souviens de l’émerveillement devant cette forêt de cheminées et de clochetons qui s’élancent vers le ciel, et ce double escalier à vis, prouesse de génie, où l’on se croise sans jamais se rencontrer — un présage, peut-être, de votre propre histoire.
La Loire s’estompa derrière vous et la Peugeot 505 Turbo vous porta jusqu’au Maroc pour la seconde partie du serment. À Marrakech, tu lui as offert la Koutoubia. Tu l’as vue lever les yeux vers ce minaret de grès rose, dont la silhouette s’élève avec une sobriété monumentale. Tu lui as expliqué qu’il est le jumeau de la Giralda de Séville, un phare spirituel dont les proportions parfaites célèbrent la grandeur almohade. Devant cette tour, le temps semblait suspendu.
Puis vous avez rejoint Fès, le cœur battant du royaume. En déambulant dans la médina, tu as rappelé à Paulette que cette cité fut le berceau des Idrissides. De 789 à 985, cette dynastie fondatrice ne régnait pas seulement sur l’actuel Maroc, mais étendait son autorité sur de vastes parties de l’Ouest algérien actuel. À cette époque, la terre n’était pas balafrée par des lignes de barbelés ; l’unité était une réalité géographique et spirituelle. Tu ressens alors un pincement au cœur : comment ce territoire, autrefois unifié, a-t-il pu devenir un labyrinthe d’interdictions ?
En prenant la direction de l’est, vers Boukanoune, cette pensée historique rend la réalité plus amère encore. Tu te revois au poste douanier, près d’Ahfir. Pour toi, cette terre est une continuité héritée de l’histoire idrisside, mais pour Paulette, la Française, la route s’arrêta net. Faute de visa, le mur administratif se dressa. La Peugeot s’arrêta comme si elle avait compris avant vous. Tu restas au volant, contemplant cette frontière fermée depuis bientôt un quart de siècle, une cicatrice qui empêche deux peuples frères de se rendre visite comme ils le faisaient jadis.
Pour dissiper la mélancolie de cet échec douanier, tu diriges la Peugeot vers la côte. Vous faites escale à Saïdia, la « Perle bleue » . Là, face à l’immensité de la Méditerranée qui ignore les tracés des hommes, vous vous détendez un instant. Le sable fin sous vos pieds semble apaiser les tensions de la route. Puis, vous remontez vers Berkane. Vous vous arrêtez pour y manger, savourant la générosité de cette plaine des Triffa. Entre le goût des agrumes et la chaleur d’un repas partagé, vous retrouvez une forme de légèreté avant de regagner Nador. C’est un moment suspendu, un dernier éclat de soleil sur votre pacte.
Vient alors le moment de la vérité, le poids du silence dans l’habitacle de la voiture lors du trajet final. Paulette te regarde, et dans ses yeux, tu lis l’espoir d’un destin lié par le mariage. Ton cœur se serre. Tu ressens une tendresse immense pour elle, pour ces années à Saint-Claude, mais une force plus ancienne te retient. C’est l’appel de Guercif, le devoir envers les tiens. Tu visualises tes futurs enfants et une angoisse te saisit : celle de les voir s’arracher à cette terre pour rejoindre le Nord, te laissant seul sur le quai d’une vie que tu n’aurais pas choisie. Tu ressens la douleur de la rupture avant même qu’elle n’ait lieu. Malgré l’affection de ta mère et de tes frères qui l’ont trouvée si gentille, tu prononces ce « non » intérieur. Tu choisis la fidélité aux racines, avec le sentiment déchirant que pour rester soi-même, il faut parfois laisser une part de son cœur sur l’autre rive.
Le bus ralentit, le sifflement des freins te tire de ta rêverie. Tu scratches un instant le cuir du siège devant toi, réalisant que chaque arrêt est une page qui se tourne. Le voyage continue, mais l’ombre de Chambord, la silhouette de la Koutoubia, l’histoire des Idrissides et l’odeur du comté restent gravés dans le rétroviseur de ta mémoire.
Source de l’article : lecollimateur.ma



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