« Les Courants d’arrachement » , premier roman lyrique d’Elise Lépine dont l’héroïne est une jeune femme qui a trop vécu
« Les Courants d’arrachement » , d’Elise Lépine, Grasset, 344 p., 23 €, numérique 16 €.
Une mère, sa fille, et entre elles, la mer et ses courants mortels. En ce jour de juin 1950, à Casablanca, Reine, 24 ans, a laissé sa petite Rose seule sur la plage et s’est réfugiée sur un rocher au large. Tandis que la marée monte et rend son retour sur la rive de plus en plus hypothétique, car à chaque seconde plus périlleux, la jeune femme pleure les moments de bonheur intense qu’elle a vécus à cet endroit même avec son amant Jean, l’homme de sa vie, avant son mariage à un autre. Depuis qu’elle a appris la mort du premier, la veille au soir, elle est partagée entre le désir de le rejoindre en se noyant, et l’amour inconditionnel pour son enfant, laquelle est la fille de Jean.
Quel chemin va-t-elle prendre ? Ce choix cornélien est au centre des Courants d’arrachement, saisissant premier roman d’Elise Lépine, qui ne saurait toutefois se résumer au récit d’une passion contrariée. C’est une fresque ambitieuse et haletante que l’autrice propose ici dans un jeu de va-et-vient très habilement maîtrisé, entre le moment présent, à l’aube d’un inévitable tournant, et la vie passée de Reine. Depuis son rocher dit « des condamnés » , elle s’y remémore en effet tous les faits saillants de son existence, de son enfance près de Lisieux (Calvados), dans une famille pauvre, à ses fiançailles avec François, au Maroc colonial, en passant par ses années vécues avec sa sœur chez un couple de notables juifs, les Rouge, après la mort accidentelle de leur mère.
Dans ce roman inspiré d’un pan de l’histoire de sa famille, Elise Lépine excelle à dépeindre la misère, tant matérielle qu’affective dans laquelle évolue sa protagoniste et, a contrario, l’opulence qu’elle découvre chez les Rouge, ses parents adoptifs. « Elle prenait le sucrier. Le bruit de son couvercle, qu’elle soulevait, puis reposait avec délicatesse, l’enchantait. Il était complexe, un enchaînement de tonalités subtiles, d’abord nettes et claires, puis légèrement croustillantes, comme si le couvercle plantait de petites dents dans la bordure du récipient » , écrit-elle.
Source de l’article : Le Monde.fr



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