Les Canaries s’opposent à l’entrée de Marsa Maroc au capital du géant maritime Boluda
Antonio Morales, président du gouvernement de l’île de Grande Canarie, a adressé une demande officielle au gouvernement central espagnol afin qu’il intervienne pour réexaminer ou refuser l’acquisition par la société marocaine Marsa Maroc de 45 % du capital du groupe maritime Boluda.
Dans sa lettre adressée au ministère espagnol de l’Industrie et du Tourisme, Morales estime que cette opération porte atteinte à des intérêts stratégiques majeurs, en particulier au port de La Luz (Port de la Lumière), principal port de Las Palmas, capitale des îles Canaries, qui relève du régime de concession publique et constitue un pilier fondamental de l’économie de l’archipel.
Selon le quotidien La Provincia, le président de la Grande Canarie considère l’entrée de capitaux marocains comme une menace directe pour la stabilité et le fonctionnement du principal port canarien. La même source indique que les inquiétudes exprimées reposent notamment sur le caractère public de Marsa Maroc, société placée sous le contrôle de l’État marocain à travers le complexe portuaire Tanger Med et le Fonds Hassan II pour le développement économique et social. « Limiter l’expansion du Maroc dans l’espace atlantique » Dans sa correspondance, Antonio Morales souligne que cette opération dépasse le seuil légal de 10% fixé pour les investissements directs étrangers, ce qui, selon lui, impose l’activation des mécanismes de contrôle exceptionnels prévus par la législation espagnole, destinés à protéger les infrastructures sensibles.
Parmi les arguments avancés figure également une mise en garde contre l’expansion stratégique du Maroc dans l’espace atlantique, avec un appel à protéger les secteurs liés aux approvisionnements essentiels, aux hydrocarbures et à la sécurité alimentaire contre toute prise de contrôle par des entités étrangères relevant d’États tiers.
Scepticisme espagnol exagéré
La Provincia précise que cette démarche s’appuie sur les instruments juridiques de contrôle renforcé prolongés jusqu’en 2026, visant à préserver les ressources stratégiques et les technologies souveraines contre toute influence extérieure susceptible de nuire à l’intérêt général de l’archipel.
Dans sa lettre au gouvernement, le président du Cabildo insulaire de Grande Canarie évoque également un conflit d’intérêts entre la montée en puissance des ports marocains et leurs stratégies d’expansion, et l’avenir des ports des îles Canaries.
Selon lui, la « vision atlantique » portée par le Maroc, incluant certaines revendications historiques relatives aux eaux territoriales, aux ressources naturelles et à l’espace aérien, impose aux institutions espagnoles une approche prudente face à ce type d’alliances économiques majeures dans le secteur du transport maritime.
Un rapprochement stratégique gagnant-gagnant
Marsa Maroc et Boluda Corporación Marítima ont annoncé mi-décembre 2025 la conclusion d’un accord stratégique portant sur l’acquisition par le groupe marocain de 45 % du capital et des droits de vote de Boluda Maritime Terminals (BMT), pour un montant global de 80 millions d’euros.
Cette opération, approuvée par le Conseil d’administration de Marsa Maroc lors de sa réunion du 19 novembre 2025, demeure toutefois soumise à l’autorisation des autorités compétentes, précise un communiqué officiel du groupe marocain.
Présente dans neuf ports répartis entre la péninsule ibérique et les îles Canaries, Boluda Maritime Terminals occupe une position centrale dans les échanges maritimes régionaux. En 2024, ses terminaux ont traité plus d’un million d’EVP (équivalent vingt pieds), confirmant leur rôle stratégique dans la gestion des flux logistiques entre l’Espagne continentale et l’archipel canarien.
Des synergies industrielles et opérationnelles
Ce rapprochement ouvre la voie à d’importantes synergies opérationnelles et industrielles entre les deux groupes, qui entendent mutualiser leurs expertises en gestion de terminaux portuaires, en innovation logistique et en optimisation des chaînes d’approvisionnement.
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Marsa Maroc et Boluda affichent ainsi un alignement stratégique fort, animé par la volonté commune de renforcer leur positionnement sur le corridor maritime Maroc–Espagne, considéré comme l’un des axes les plus dynamiques reliant les deux rives du détroit de Gibraltar.
Au-delà de cette dimension régionale, le partenariat vise également une projection internationale accrue, notamment vers le continent africain, où les deux opérateurs entendent capitaliser sur la montée en puissance des ports marocains comme hubs logistiques majeurs.
Une nouvelle étape dans l’expansion de Marsa Maroc
Cet accord constitue une étape structurante dans la stratégie de développement international de Marsa Maroc, qui consolide ainsi sa présence sur les deux rives du détroit de Gibraltar et confirme son ambition d’ancrage régional. Avec 34 terminaux répartis dans 20 ports, le groupe marocain franchit un nouveau cap dans l’élargissement de son empreinte géographique et dans la diversification de ses partenariats stratégiques.
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L’opération illustre également la capacité de Marsa Maroc à nouer des alliances avec des acteurs mondiaux de premier plan, dans une logique de coopération mutuellement bénéfique, fondée sur la complémentarité, la création de valeur partagée et la compétitivité portuaire.
Quand les ports redessinent l’équilibre régional
L’opposition exprimée à l’entrée de Marsa Maroc dans le capital de Boluda Maritime Terminals révèle en réalité une recomposition géoéconomique profonde de l’espace atlantique, dans laquelle le Maroc s’impose progressivement comme un acteur maritime central.
Alors que les ports ne sont plus de simples infrastructures logistiques, mais également des instruments de souveraineté économique, le Maroc a opéré depuis plus de quinze ans un basculement stratégique majeur, incarné par la montée en puissance du complexe Tanger Med, aujourd’hui classé parmi les plus grands hubs portuaires mondiaux.
Cette réussite a profondément modifié les équilibres en Méditerranée occidentale et commence désormais à se projeter vers l’Atlantique.
Le corridor Maroc–Espagne, un axe vital
Le détroit de Gibraltar concentre près de 20 % du commerce maritime mondial. Contrôler, structurer ou influencer ses flux représente un enjeu stratégique majeur.
Le partenariat entre Marsa Maroc et Boluda vise précisément à sécuriser et optimiser le corridor logistique Maroc–Espagne, axe essentiel pour le commerce euro-africain, les échanges énergétiques et la logistique industrielle.
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Pour Rabat, l’objectif n’est pas la substitution, mais l’interconnexion des rives, dans une logique de complémentarité plutôt que de concurrence frontale.
Pourquoi les Canaries s’inquiètent-elles?
Les craintes exprimées aux Canaries s’expliquant par une réalité économique difficile à admettre pour certains Espagnols, notamment par rapport aux ports de l’archipel qui perdent progressivement leur centralité historique, autrefois fondée sur leur position intermédiaire entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.
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Aujourd’hui le complexe Tanger Med capte une part croissante du transbordement, les ports marocains montent en gamme technologique et les délais et coûts logistiques se réduisent côté sud. Dans ce contexte, l’entrée de Marsa Maroc dans un opérateur actif aux Canaries est perçue localement non comme un partenariat, mais comme un risque de marginalisation stratégique. Il s’agit moins d’un enjeu de souveraineté que d’un choc de compétitivité.
Source de l’article : H24info



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