« Le Sénégal pourrait devenir un fournisseur de gaz pour le Maroc »
De passage à Dakar, lors du Sommet Msgbc Oil, Gas & Power de décembre 2025, le Président-directeur général de l’entreprise grecque Energean, Mathios Rigas, disait vouloir venir au Sénégal pour partager son expérience méditerranéenne. Avec des activités dans plusieurs pays comme la Grèce, l’Italie, l’Égypte, la Croatie et Israël, il estime qu’il est possible de développer des ressources gazières à moindre coût en Afrique de l’Ouest.
Dans un entretien publié dans la presse économique en mai 2025, vous disiez que vous visez l’Afrique de l’Ouest. Pourquoi ce choix ?
Energean s’est développée en Méditerranée orientale en partant de la Grèce, notre pays d’origine, puis en s’étendant à l’Italie, à l’Égypte, à la Croatie et, bien sûr, à notre activité majeure en Israël. Nous avons démontré qu’une compagnie pétrolière et gazière indépendante est capable de développer rapidement des ressources gazières en eaux profondes. Cela se fait au bénéfice des communautés locales, de la consommation domestique de gaz et, bien entendu, pour générer des revenus, car c’est aussi notre métier. Il n’y a donc pas que les majors qui ont la capacité de développer des actifs offshore en eaux profondes. En Israël, nous avons investi plus de deux milliards de dollars. Nous avons investi cette somme sur fonds propres à 100 %, sans partenaire, parce que la volonté du gouvernement israélien était d’aller vite, d’assurer la sécurité d’approvisionnement, d’introduire de la concurrence et de fournir du gaz qui apporte de la prospérité au pays. Ce même modèle peut être appliqué en l’Afrique de l’Ouest où nous constatons que la région a été historiquement dominée par les majors, de grandes entreprises comme Chevron, Total, Bp, Eni, toutes remarquables. Mais, certains projets en Afrique de l’Ouest sont en dessous de la taille qui les intéresse pour y investir. À mon sens, c’est une grande opportunité manquée pour l’Afrique, pour les populations et pour les pays d’Afrique de l’Ouest.
Le Sénégal et la Mauritanie en sont deux exemples. Des ressources ont été découvertes, mais elles restent non développées, probablement parce qu’elles sont jugées trop petites par les grandes compagnies pétrolières et gazières. Pour nous, il est donc naturel de reproduire en Afrique de l’Ouest le succès obtenu en Méditerranée. À notre avis, cela devrait être d’un grand intérêt pour les pays de la région. Au Sénégal, il est possible de développer les ressources gazières à moindre frais, car les indépendants ont des coûts plus bas que les majors. Nous pouvons aller plus vite, car nous prenons des décisions rapides et ferons du Sénégal une priorité par rapport à d’autres pays. C’est ce que nous apportons à l’Afrique de l’Ouest.
Quid de la présence des majors ?
Je comprends que de nombreux décideurs, responsables et ministres souhaitent voir les majors rester ou développer leurs activités dans leurs pays et c’est parfaitement légitime. Nous sommes très complémentaires et pouvons travailler ensemble. Les majors sont excellentes pour les projets Flng (Gaz naturel liquéfié flottant) nécessitant plusieurs milliards de dollars et des bilans très solides. Quant aux indépendants comme nous, ils sont mieux adaptés aux projets plus petits et requièrent un développement rapide. Ce que nous avons également démontré en Israël et en Égypte, c’est que ces projets peuvent fonctionner sur la base de la consommation domestique de gaz. Israël a montré la voie en introduisant la concurrence et en maintenant des prix du gaz bas, indépendamment de ce qui se passe dans le monde, parce que tout est vendu sur le marché local. Aujourd’hui, les prix du gaz aux États-Unis ont augmenté ces dernières semaines. Si ce gaz est liquéfié, transporté et utilisé au Sénégal, son coût serait extrêmement élevé. Prenons l’exemple d’Israël : le pays bénéficie de prix du gaz stables puisque nous avons vendu le produit aux centrales électriques via des contrats de 15 ans à des prix fixes. Le Sénégal peut donc bénéficier de la consommation domestique de gaz.
Le gaz domestique apporte la sécurité d’approvisionnement et des prix bas, mais il attire aussi de nouveaux investissements. Une fois le gaz à terre, d’autres industries peuvent se développer ; ce qui crée des emplois et de la prospérité économique. C’est exactement ce que nous voulons faire. Nous souhaitons donc transposer en Afrique de l’Ouest, au Sénégal en particulier, le modèle que nous avons mis en œuvre avec succès en Méditerranée. Nous avons prouvé non seulement que nous pouvons opérer en toute sécurité, mais également développer rapidement des projets de grande ampleur.
En Afrique de l’Ouest, il y a un grand potentiel dans le domaine du gaz. Envisagez-vous de vous établir pour mieux prospecter le marché sénégalais ?
Nous avons récemment participé à la Conférence Msgbc à Dakar où nous avons déclaré publiquement que le Sénégal est un pays prioritaire pour Energean. C’est un pays où nous pensons pouvoir créer une forte valeur ajoutée en mettant à profit nos capacités de développement en eaux profondes pour valoriser des ressources déjà découvertes. Travailler avec des partenaires locaux est essentiel, tout comme le transfert de compétences des entreprises internationales vers le marché local. Nous apportons au Sénégal une entreprise capable de développer rapidement les ressources découvertes. Donc, le Sénégal est un pays prioritaire pour nous et nous l’avons choisi spécifiquement en raison de son potentiel géologique, de ses ressources gazières prouvées, de l’existence d’un marché domestique demandeur de gaz et surtout de la présence d’États voisins pouvant être approvisionnés.
Le Maroc, par exemple, a un besoin important en gaz ; le Sénégal pourrait devenir son fournisseur de la même manière qu’Israël est, aujourd’hui, exportateur de gaz pour l’Égypte. Israël a, en effet, développé ses ressources et est devenu autosuffisant. Désormais, il exporte. Mon rêve et ma vision pour le Sénégal sont d’en faire un pays énergétiquement indépendant et un fournisseur de gaz pour la région élargie.
Comment voyez-vous le potentiel sénégalais dans le domaine du gaz et du pétrole ?
Le Sénégal a déjà développé son premier champ, Gta, conjointement avec la Mauritanie. Il s’agit toutefois d’un projet d’exportation qui ne permet pas l’arrivée de gaz sur les côtes sénégalaises. Le Sénégal a besoin d’un projet qui apporte du gaz directement aux Sénégalais. Il existe un potentiel réel à partir des ressources découvertes pour amener ce gaz à terre, au bénéfice de la prospérité du pays. C’est ce que nous voulons faire. C’est la même histoire qu’en Méditerranée orientale. Chevron a développé le très grand champ Léviathan, qui exporte du gaz d’Israël vers l’Égypte. Energean, de son côté, a développé Karish, un champ de 3,5 Tcf dédié exclusivement au marché domestique israélien. Ces modèles peuvent coexister. Gta est le grand projet exportateur du Sénégal. D’autres peuvent être conçus pour alimenter le marché sénégalais.
Source de l’article : lesoleil.sn



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