Le Film de la semaine : « Palestine 36 » de Annemarie Jacir

« L’année 1936 marque un tournant majeur dans notre histoire en tant que Palestiniens, […] le début de la grande révolte arabe contre l’Empire colonial britannique… » . Annemarie Jacir revendique sans ambages les fondements et l’engagement présidant à l’écriture, à la production et à la réalisation de « Palestine 36 » , son 4ème long métrage de fiction, « inspiré de faits historiques » , fruit d’un énorme travail de documentation livresque, de consultation d’images, de photographies et d’utilisation d’archives audiovisuelles en particulier. En quête d’une authenticité revendiquée.

Depuis ses débuts remarqués et primés, avec son premier long métrage , « Le Sel de la Mer en 2007, au fil d’une carrière fructueuse et récompensée dans moult festivals, la cinéaste palestinienne née à Bethleem, conjugue, dans le documentaire comme dans la fiction, création, formation, enseignement, incitation à l’emploi local et promotion du cinéma indépendant.

C’est la première fois dans sa démarche artistique qu’elle remonte aussi loin dans le temps pour ce qu’elle considère comme son ‘projet le plus ambitieux’.

Du contexte historique à la création cinématographique

Le film de Annemarie Jacir commence au printemps 1936 dans une Palestine administrée par les Britanniques depuis la fin de la Première Guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman après une domination de près de quatre siècles sur l’Orient arabe.

Auparavant, à la fin du XIXème siècle des pogroms conduisent à une vague d’immigration de juifs venant de Russie et de Roumanie. En 1897 a lieu à Bâle le premier congrès sioniste mondial présidé par Theodore Herzel. Dès 1916, la France et le Royaume-Uni signent un accord secret pour se partager l’Empire ottoman à l’issue de la guerre. En 1917, Lord Balfour, secrétaire d’Etat britannique aux Affaires étrangères, se déclare en faveur d’un » foyer national pour le peuple juif sans en déterminer ni le statut ni les limites.

En 1919, un accord est signé à Paris lors de la Conférence pour la paix prévoyant une nation arabe sur la plus grande partie du Moyen-Orient et un foyer national juif dans la région de la Palestine.

En 1923 débute le « Mandat britannique pour la Palestine » , approuvé par la Société des Nations (ancêtre de l’ONU), sur les territoires actuels de la Jordanie, de la Cisjordanie, d’Israël et de la bande de Gaza.

C’est dans ce contexte, des tensions grandissantes entre habitants arabes et nouveaux arrivants juifs autour de la terre et du travail, et de duplicité de la part du pouvoir colonial des Britanniques alliant des promesses d’équilibre entre les deux communautés et une répression militaire de plus en plus dure, que Annemarie Jacir décide de situer l’histoire qu’elle raconte.

Une production palestinienne, malgré tout, jusqu’au bout

La réalisatrice (et scénariste) peut compter sur une mobilisation de toute l’équipe pour porter un projet d’une telle envergure : longue préparation et pré-production minutieuse, en particulier quant au choix des lieux de tournage en Palestine et à la reconstitution d’un village entier ‘jusqu’à planter des cultures oubliées et la recréation de vieux véhicules et des armes britanniques’. Commencée en janvier 2023. Après le massacre du 7-octobre, la tragédie et la guerre sans fin perpétuée par le gouvernement actuel de l’Etat d’Israël, la production interrompue se délocalise en Jordanie. Et treize mois plus tard, le tournage, plusieurs fois interrompu, s’achève en Palestine. Parce que dans la tristesse personne ne peut envisager ‘un film en exil’, ‘loin du peuple qui se bat pour sa survie’.

Autre parti-pris assumé par la cinéaste : la présence des immigrants juifs de plus en plus importante et les conséquences de cette situation sur l’accaparement des terres des paysans sont lointaines, à peine évoqués de façon sporadique, jusqu’à disparaitre de l’écran. Hors Champ.

La réalisatrice s’en explique : « le point de vue est celui d’un petit groupe de Palestiniens et de leurs relations avec les Britanniques, la force dominante à laquelle ils sont régulièrement confrontés. […]. Un héritage qui a profondément marqué la situation actuelle de la Palestine » .

D’un village palestinien à la révolte arabe contre l’Empire colonial

L’histoire se concentre donc autour de quelques personnages. En particulier au sein d’un petit village sous mandat britannique. Parmi eux, Yussuf oscillant entre son attachement pour le village de ses parents et son attirance pour Jérusalem, la ville ‘qui bouge’. C’est là que nous le découvrons dans un cadre citadin où les autorités annoncent en place publique et mise en scène spectaculaire l’ouverture de la première ‘radio palestinienne’. En ville, l’occupation britannique s’affiche de façon ostentatoire, drapeaux en guirlandes surplombant, contrôles réguliers des papiers ; on peut aussi visiter la journaliste engagée, féministe avant l’heure, Khuloud assez éloignée déjà de la retenue ambivalente de son mari Amir. A la campagne, des terres cultivées cadrées en plan large sous un soleil irradiant donnent une idée d’un quotidien rythmé par le travail et la tenue de la maison. Nous y voyons la jeune Afra, sa mère Rabab, sa grand-mère. Il y a aussi le jeune Kareem. Des enfants qui joueurs, des femmes attentives et actives. Un tableau faussement idyllique.

Progressivement des fissures se creusent dans ce tableau, des colères s’agrègent dans le monde paysan et industrieux. Des tensions se devinent aussi avec l’arrivée massive de juifs fuyant l’antisémitisme et le fascisme d’Europe, comme le suggère le montage en insert de quelques images d’archives, avec prises de vue plongeantes sur de navires surchargés.

Surtout nous assistons aux irruptions de plus en plus violentes et systématiques des soldats britanniques surgissant en plein jour, détruisant par leur intrusion l’harmonie du paysage, entourant les maisons, malmenant leurs habitants.

La fluidité du montage permet de passer d’un univers à un autre et de voir les différents personnages se confronter individuellement et collectivement aux choix que chacune et chacun doit faire face à la révolte qui gronde, dans des circonstances où la ‘neutralité’ n’est plus de mise. Pour les officiels et responsables en tous genres : chercher la conciliation, la concertation ou passer à l’offensive ? Et de l’autre côté : partir ou s’engager ? Persister ou se rendre ? Quitter son mari et rejoindre les manifestants ?

Alors que la révolte s’amplifie, que les rebelles, Yusuf notamment s’organisent, amassent armes et munitions dans des grottes, la répression s’abat avec une brutalité aveugle : expropriations, incendies ou explosions des maisons, arrestations, meurtres d’intimidation devant les membres d’une même famille. Autrement dit, sous le commandement du Capitaine Wingate, le déchaînement d’une armée coloniale, acharnée à mâter une révolte d’ampleur jusqu’à l’écrasement [en 1939].

Images d’une extrême violence, fruits de plusieurs années de recherche et de visionnage d’archives de l’époque, britanniques notamment, lesquelles choquent la réalisatrice elle-même.

Passé brûlant, mémoire vive, œuvre politique « Palestine 36 » ne se réduit donc pas à une saisissante restitution d’un moment-clé dans la lutte nationale palestinienne pour un Etat indépendant. La fresque historique entre épopée et forme chorale tisse peu à peu l’émergence d’une conscience collective palestinienne, forgée dans le refus de la soumission à l’ordre colonial. A ce titre, les figures féminines, -familières et modestes ou extraordinaire comme celle de la féministe engagée rendant son anneau de mariage à l’époux qu’elle quitte avant de reprendre dans la rue sa marche vers la liberté-, suggèrent une idée de l’émancipation à rebours des représentations traditionnelles.

Avec une amplitude de narration et de mise en scène reliant les mondes apparemment antagonistes, des citadins de Jérusalem aux villageois dans les collines, des travailleurs de la terre aux insurgés armés ou fringants cavaliers. Et dans la complexité de la trame –intime et collective- composée par des confrontations de classes, des conflits d’intérêts, des chocs de générations, la fiction génère la transmission vivante d’une expérience traumatique, et éclaire un pan méconnu de l’histoire récente de la Palestine pour nous permettre de mieux appréhender les racines de la violence. Et l’épreuve toujours vivace d’un passé brûlant qui résiste à l’effacement. Transmise de générations en générations. « Palestine 36 » nous donne ainsi à voir et à entendre, en recréant un ‘monde disparu’, ce passé qui brûle. Au présent.

Samra Bonvoisin « Palestine 36 » , film de Annemarie Jacir, avec Karum Daoud-Amaya, Yasmine Al-Massri, Saleh Bakri-sortie le 14 janvier 2026 ;

Festivals & Prix : Locarno, Sâo Paulo, Tokyo, Rome, Thessalonique, Bordeaux, Toronto, Marrakech ; pré-sélectionné pour représenter la Palestine aux Oscars 2026

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Source de l’article : Le Café pédagogique