L’Algérie a-t-elle reçu des Su-57 ? Le raisonnement OSINT qui enflamme la Méditerranée

Yago Rodríguez est un analyste et vulgarisateur espagnol, spécialisé dans les questions stratégiques et militaires.

Dans le monde hispanophone, il est surtout connu pour sa chaîne YouTube, Cosas Militares (plus de 770.000 abonnés), qu’il anime en concomitance avec The Political Room, une plateforme dédiée au décryptage de l’actualité géopolitique.

Mais une vidéo d’une douzaine de minutes que l’intéressé a publiée le mardi 17 février 2026 a particulièrement suscité l’intérêt de ce côté-ci de la Méditerranée. Et pour cause : sans « laisse[r] aucune place au doute » , il y est affirmé que l’Algérie disposerait désormais du Soukhoï Su-57.

Ce n’est, certes, pas la première fois qu’on en parle. Le 6 octobre 2025, Médias24 avait lui-même rapporté l’information, à la suite de la fuite sur les réseaux sociaux d’un tableau récapitulatif attribué au groupe russe de technologies radioélectroniques KRET, et où il était indiqué qu’un client étranger, dont tout porte à croire qu’il s’agirait du voisin de l’Est, aurait prévu l’acquisition d’une douzaine d’exemplaires du fameux avion furtif.

Un bruit suffisamment insistant et persistant pour qu’il soit abordé jusque sous les lambris du Congrès américain, comme nous le détaillions le 10 février 2026 : interpellé par une sénatrice au sujet « des informations publiques [qui] laissent actuellement entendre que le gouvernement algérien a acheté des avions de chasse russes et qu’il serait en discussion pour en acquérir davantage » , le directeur par intérim du Bureau des affaires du Proche-Orient au département d’État, Robert Palladino, avait agité la menace de « sanctions » à l’encontre d’Alger. « Nous avons pris connaissance de ces informations et elles sont préoccupantes » , avait confié le diplomate.

Mais revenons-en à Yago Rodríguez : quelles sont les preuves qu’il produit pour pouvoir être aussi catégorique ?

Une vidéo TikTok… déjà disséquée par l’OSINT

Tout d’abord, il commence par diffuser un extrait vidéo qui a connu une large propagation en ligne depuis qu’il a été uploadé le 5 février 2026 par un certain « doz Kbran » , un compte TikTok qui se présente comme étant algérien.

@doz.kbran♬ الصوت الأصلي – doz Kbran

Cette séquence, beaucoup de membres de la communauté OSINT (Open Source Intelligence, c’est-à-dire du travail de renseignement fait à partir de ressources publiquement disponibles) s’y étaient déjà attardés, sa localisation ayant été située à Aïn Beïda, non loin de la base aérienne militaire d’Oum El Bouaghi (Est de l’Algérie).

Yago Rodríguez, lui, a mis l’accent sur deux éléments en particulier : « le sifflement caractéristique du moteur du Sukhoï Su-57 et son schéma de camouflage très particulier » , le célèbre « Belaya Akula » comme le désignent les passionnés d’aéronautique militaire (l’appellation est strictement officieuse). « Cette bande bleue peut, à première vue, faire croire qu’il s’agit d’un Su-35 Flanker [un chasseur russe plus ancien, non furtif], mais les bordures blanches autour de l’appareil induisent en erreur : il s’agit en réalité d’un Su-57 » , assure Yago Rodríguez.

Mais ce dernier ne s’est pas seulement contenté de la vidéo filmée (supposément) par « doz Kbran » . À cela, il a également ajouté une image thermique photographiée par satellite qui, clame-t-il, lui a permis d’estimer combien de Su-57 l’Algérie va acquérir, et où ils seront précisément déployés.

Comment a-t-il procédé exactement ?

Aïn Oussera, MiG-25 et hangars « climatisés » : la chaîne de raisonnement

Yago Rodríguez est parti du postulat suivant : que les Su-57 viendraient remplacer les MiG-25 algériens, qui sont également de fabrication russe — livrés au tournant des années 1980 par Moscou —, et qui étaient intégrés au 10e régiment d’aviation de chasse (douze appareils au total, répartis équitablement entre les escadrilles 110 et 120).

Ces MiG-25, il se trouve qu’ils sont, en principe, stationnés au niveau de la base aérienne d’Aïn Oussera (wilaya de Djelfa, Centre de l’Algérie), à un endroit où il peut faire particulièrement chaud.

Or, les Su-57 sont, justement, dotés d’équipements très sensibles à la température, à savoir une électronique bien plus complexe que celle des MiG-25, et un revêtement spécial qui les rend plus difficiles à détecter pour les radars. Et contrairement aux MiG-25 aussi, ils ne peuvent, par conséquent, être laissés en piste, et requièrent des hangars pour les abriter disposant de climatisation.

Au jeu de la comparaison des prises satellitaires, Yago Rodríguez dit avoir trouvé qu’en quatre ans, c’est-à-dire de 2021 à 2025, Aïn Oussera était passé d’une seule et unique zone de hangars fortifiés à deux, la nouvelle comptant pas moins de treize hangars — correspondant approximativement, on peut le déduire, au nombre de Su-57 totaux attendus. Et ces treize hangars, ils bénéficieraient, de plus, de tranchées pour des conduites d’eau, en sus de deux réseaux de tuyauteries vraisemblablement pour l’eau et pour des systèmes anti-incendie.

Enfin, pour y revenir, les images thermiques que Yago Rodríguez déclare avoir réussi à produire montreraient qu’avant la mise en service des nouveaux hangars, la zone apparaissait entièrement chaude, tandis qu’après leur construction, c’est un refroidissement global qui aurait été constaté, avec des points de chaleur correspondant précisément à chaque hangar. « Il est difficile d’affirmer si ces signatures thermiques proviennent de systèmes de climatisation ou de générateurs électriques, mais l’ensemble indique clairement la présence de hangars climatisés, probablement destinés au Su-57 » , décrypte-t-il. « Indice à forte probabilité » , pas confirmation

Mais quelle conséquence exacte tirer de tout cela, si c’est avéré ?

Pour Yago Rodríguez, c’est tout le voisinage qui aurait à craindre que l’Algérie ait reçu des Su-57. Équipés de missiles R-37M, ils auraient un avantage sur les Eurofighter espagnols eux-mêmes.

Mais tout ceci reste corrélé au fait qu’il existerait bel et bien aujourd’hui des Su-57 algériens. Et par rapport à cela, Yago Rodríguez a reconnu, quand il a été joint par Médias24, que la prudence devrait rester de mise. « Je n’ai pas de photo montrant des Su-57 algériens à Aïn Oussera : on est donc sur un indice à forte probabilité, pas sur une confirmation » , explique-t-il, d’emblée, tout en insistant, néanmoins, sur le fait que « le niveau de confiance est élevé, parce que plusieurs éléments convergent » .

Un élément pouvant par exemple infirmer son hypothèse ? Que les nouveaux hangars d’Aïn Oussera soient finalement occupés par d’autres avions modernes, à l’instar des Su-34 ou des Su-35, ou que de nouveaux équipements de refroidissement soient associés à de nouveaux hangars. « Ce serait un signal fort que je me suis trompé de lecture » , concède-t-il.

Il confie aussi que « le risque principal, c’est le biais de confirmation » , en ce sens qu’ « on finit par relier artificiellement des éléments entre eux, en prenant une simple corrélation pour une causalité évidente, parce qu’elle correspond à ce qu’on s’attend à trouver » . « Il faut se souvenir d’une chose : l’OSINT est souvent très inégal. À consommer avec prudence, et surtout sans faire confiance aux comptes anonymes qui ne risquent rien. Et qui, du coup, ne portent pas le poids de leurs erreurs quand ils se trompent » , avertit-il.

Et le Maroc ? « Une capacité, ce n’est pas seulement un avion » Il n’en demeure pas moins intéressant de savoir comment exactement Yago Rodríguez a raisonné pour en arriver à focaliser ses recherches sur Aïn Oussera.

À cet égard, il dit avoir été inspiré par son doctorat sur l’innovation militaire, décroché à l’Université Pablo de Olavide de Séville (Espagne). Un cadre qui, relate-t-il, lui a donné l’opportunité d’étudier les cultures militaires, et surtout la manière dont le pouvoir s’organise en interne (rivalités armée/marine, cavalerie/infanterie, etc.). « Comprendre sociologiquement le fonctionnement des armées aide à lire leurs dynamiques de pouvoir, de bureaucratie et d’identité. Par exemple, les pilotes de MiG-25, ce sont des » fanatiques « de supériorité aérienne, les » Top Guns algériens « . Ce sont, à mes yeux, les candidats naturels pour basculer sur un Su-57 – un appareil de supériorité aérienne –, et en même temps ils arrivent tard dans la priorité, parce que d’autres unités ont déjà eu leurs Flanker et leurs nouveaux jouets » , expose-t-il.

Quant au Maroc et à la façon dont il devrait apprécier une hypothétique présence de Su-57 en Algérie, Yago Rodríguez est d’avis que la question ne se résume pas seulement au type d’avion en face mais aussi, et surtout, à la manière dont chaque pays organise l’ensemble de sa défense aérienne.

En d’autres termes, l’essentiel serait moins de comparer un par un les appareils que de mieux faire fonctionner ensemble les moyens déjà existants — avions, radars et systèmes de défense sol-air — en vue d’assurer une communication on ne peut plus efficace et, par là, avoir la possibilité de réagir de façon coordonnée en cas de tension.

Mais dans ce domaine, Yago Rodríguez estime que le Maroc a des marges de progression réelles, notamment au plan de l’amélioration de la coordination entre des équipements d’origines différentes — américaine, israélienne, chinoise —, et du renforcement de sa protection à longue distance. « Une » capacité « , ce n’est pas seulement un avion : c’est un ensemble — entraînement, infrastructures, personnels, maintenance, matériaux, etc. Le matériel est relativement simple à mesurer (les achats, les livraisons) ; l’entraînement est beaucoup plus difficile à évaluer en OSINT, et c’est souvent là que l’analyse se trompe » , rappelle notre interlocuteur.

Une « Journée des relations hispano-maghrébines » le 4 mars à Madrid

À noter que le 4 mars 2026, Yago Rodríguez organise la première Journée des relations hispano-maghrébines à Madrid, l’occasion idoine pour lui pour que « les gens cliquent et participent » et que « le grand public se moque des notions de type IOC ou » pleine capacité opérationnelle « .

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Source de l’article : Medias24

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