La ville numérique sans ses algorithmes : fabrique urbaine ordinair…

Les pratiques numériques, qu’elles concernent la gestion des réseaux et services, l’accès à l’emploi et le travail, la santé, ou encore les modes de consommation et de loisir, sont devenues consubstantielles de la production urbaine contemporaine (Rodgers et Moore, 2018). Aussi, depuis plusieurs décennies, la recherche urbaine accorde une place importante aux relations entre ville et numérique.

Les disciplines qui traitent des villes et des infrastructures, de l’information géographique et des données, et plus largement des politiques urbaines sont particulièrement interpellées : cela inclut la géographie (Ash et al., 2016 ; Duféal et Vidal, 2018 ; Beckouche, 2019), la science politique (Courmont et Le Galès, 2019), la sociologie (Boullier, 2016), l’anthropologie (Merveille, 2022), ou encore l’économie (Baraud-Serfaty et al., 2017). Avec l’essor des travaux sur les « smart cities » ou les « villes intelligentes » , les chercheurs en sciences sociales se tournent vers les studies, des domaines d’étude qui se sont construits autour d’objets spécifiques (infrastructures, médias, logiciels, plateformes, gouvernance algorithmique) dont la complexité est au cœur de nombreuses interrogations (Peyroux, 2023).

Ce double mouvement – emprunts interdisciplinaires, discours dominants sur la ville intelligente – produit des effets de cadrage sur la recherche que ce numéro ambitionne de décrypter et de traiter à rebours.

Plutôt qu’une ville gouvernée par les algorithmes, résumée à ses objets techniques emblématiques (capteurs, applications mobiles, plateformes…), à ses innovations et projets futuristes, souvent éphémères ou inaboutis, nous invitons à observer la manière dont le numérique se négocie, s’interprète et s’incorpore au quotidien, dans des pratiques professionnelles, institutionnelles et dans des pratiques habitantes qui concourent à fabriquer la ville.

Nous entendons par fabrique urbaine le processus social, spatial et temporel par lequel le tissu urbain se transforme sous l’effet conjugué des pratiques, des décisions et des représentations d’une pluralité d’acteurs : habitants, pouvoirs publics, aménageurs, promoteurs ou usagers. Cette notion souligne que l’espace urbain est le résultat d’un ensemble de négociations, d’usages et d’adaptations qui se construisent sur le temps long (Noizet, 2013). Appréhender la ville par ce prisme permet de comprendre comment les technologies numériques redéfinissent les rapports entre institutions, entreprises et habitants dans la construction de la ville et comment ces transformations s’inscrivent dans des dynamiques urbaines et territoriales (Daniellou, 2014).

Cette perspective rejoint les travaux sur l’expérimentation urbaine qui soulignent l’importance des espaces ordinaires dans la production de la ville. Contrairement à une fabrique numérique fréquemment mise à jour par des modèles urbains projetés comme des « images pour agir » sur la ville (Söderström, 2000 ; Devisme et Dumont, 2011 : 10), l’expérimentation urbaine se traduit par une concentration de l’expertise et des moyens financiers sur des projets ciblés, localisés. L’analyse des « espaces d’exception » (Laurent, 2019), où l’innovation urbaine se manifeste dans des démarches et dispositifs innovants – extraordinaires – soulève, « en creux, la question des espaces ordinaires » (Ambrosino et Devisme, 2024) qui ne bénéficient pas des mêmes attentions. Ainsi, derrière la production urbaine extraordinaire des villes numériques, des villes intelligentes ou des villes durables, « expérimenter l’(extra)ordinaire » (Henriot, 2020) révèle à la fois le caractère exceptionnel de cette fabrique renouvelée par le numérique et la nature ordinaire de cette même fabrique urbaine, qui se construit loin des crédits et des attentions. C’est cette perspective qui a été retenue dans ce numéro.

Ville numérique, ville intelligente, « urbanisme IA » : généalogies et glissements

Le numérique s’inscrit dans un idéal-type récurrent des futurs envisagés pour la ville.

Dans les années 1980 et 1990, la ville de demain était la ville numérique, réinventée par les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Cette vision de la ville faisait la part belle au territoire et son maillage par des réseaux de télécommunications et de communication performants (Eveno, 2016 ; Rutherford, 2009), renvoyant à des espaces connectés et structurés par des flux. Cette conception mettait également en lumière les transformations attendues des administrations publiques et des services urbains, rationalisés et modernisés grâce au numérique (Boullier, 2016). Le contexte était celui des débuts de la révolution Internet, marquée par une accélération des usages numériques de la part d’habitants de plus en plus connectés. Cette période préfigurait l’avènement de la société de l’information, où l’accès et la circulation de l’information via des réseaux mondialisés devaient permettre une transformation profonde des modes de vie, des communications et des rapports sociaux (Ullmann et al., 2008 ; Romele et Severo, 2014).

Enfin, avec les dernières avancées technologiques, notamment le développement rapide de l’Intelligence Artificielle (IA) et sa diffusion dans les usages des professionnels comme des particuliers, l’ « après-smart city » dessine déjà les contours d’un nouvel horizon, annonciateur possible d’un changement de paradigme dans l’aménagement et la gouvernance des espaces urbains à l’ère post-Covid (Cugurullo et al. 2024 ; Languillon-Aussel, 2025). L’hypothèse est que l’urbanisme dit « smart » et celui dit « IA » ne fonctionneraient pas selon les mêmes logiques ni ne produiraient les mêmes effets sur la ville. Les innovations urbaines intégrant l’IA se diversifient : robots, véhicules autonomes, drones de livraison, « cerveaux urbains » (City Brains) – et accompagnent le développement de la gouvernance prédictive. Ce déploiement urbain de l’IA se caractérise par un fonctionnement en circuit ouvert, complexe et interconnecté, qui marquerait un nouvel âge de l’urbanisation. Cette nouvelle catégorisation de la ville signe un regain d’intérêt pour sa matérialité, saisie à travers celle des objets et technologies qui investissent de plus en plus ses espaces publics. Principalement vus sous l’angle de l’expansion spatiale des machines, les enjeux se concentrent sur les questions d’agentivité – passe-t-on de l’automation à l’autonomie ? – et sur les défis majeurs en termes de responsabilité et de régulation (Languillon-Aussel, 2025).

Ces glissements successifs partagent plusieurs points communs.

Tout d’abord, la transformation numérique des villes, appréhendée à travers le prisme de la ville intelligente, est souvent présentée à travers des modèles urbains futuristes, spectaculaires ou exceptionnels au détriment de l’ordinaire, c’est-à-dire des réalités quotidiennes, des pratiques, des modes d’habiter et des usages banals qui font la vie réelle des habitants (commerce en ligne, télétravail, mobilité partagée). Si cette dimension est de plus en plus intégrée dans de nouvelles approches (voir ci-après), les pratiques ordinaires ne concernent pas seulement les habitants mais aussi les administrations et institutions qui adoptent progressivement des outils numériques pour gérer les services publics, la planification urbaine, la gestion des infrastructures ou la participation citoyenne. Ces administrations évoluent dans un quotidien souvent moins visible. Or, la numérisation transforme les procédures internes, les cultures et compétences professionnelles, la relation avec les usagers et la gouvernance territoriale. Se centrer sur les innovations spectaculaires limite la compréhension des enjeux réels des transitions numériques, souvent marquées par des processus plus diffus.

Enfin, les efforts visant à comprendre la complexité technique priment souvent sur l’analyse de la complexité organisationnelle, institutionnelle, ou sociale de la fabrique urbaine, du travail collectif, administratif et politique qui donne au numérique sa place dans la ville, et sur la manière dont les formes concrètes de la mise en œuvre du numérique sont négociées.

De la rhétorique à la mise en œuvre : observer les pratiques instituantes du numérique en contexte urbain et métropolisé

Les articles rassemblés au sein de ce numéro thématique NETCOM sont ceux de chercheurs qui investissent le champ numérique depuis les sciences humaines et sociales : urbanisme, architecture, géographie et sociologie.

Les terrains d’études s’inscrivent dans des contextes de ville nouvelle et/ou de métropolisation appréhendés à différentes échelles. Dans le cadre d’un redéploiement résidentiel de grande envergure, la géographe Suzanne Peyrard s’intéresse à la ville nouvelle de Songdo, un projet de ville intelligente déployé sur deux îles artificielles, située à l’ouest de Séoul en Corée du Sud, dont l’ambition est de promouvoir la création d’une communauté « intelligente » basée sur l’utilisation généralisée d’outils et d’infrastructures dans le domaine de la domotique. L’urbaniste Tarik Harroud, accompagné de l’urbaniste-géographe Hasnaa Azami Idrissi et de l’architecte Rachid Alillouch, étudie le projet de renouvellement urbain situé sur le périmètre de la ville nouvelle et durable de Zenata en périphérie de Casablanca au Maroc. Il s’agit de la première écocité et ville intelligente au Maroc, conçue comme une opération immobilière fondée sur l’expropriation et le relogement, et contestée par ses habitants. La géographe Sofia Guevara Viquez et le sociologue Baptiste Kotras observent le fonctionnement d’un système d’alerte aux inondations dans le quartier Barrio Luján de San José au Costa Rica, qui mobilise les réseaux sociaux et les applications de messagerie, dans le cadre d’une politique de gestion des risques mise en place à l’échelle des quartiers. La sociologue Alexia Pronesti analyse la mise œuvre d’une stratégie de sobriété numérique au sein de la ville de Paris, en soulignant les enjeux liés à la mise en évidence des impacts environnementaux des technologies numériques et les défis liés à la traduction d’un texte juridique dans les pratiques institutionnelles et organisationnelles. Enfin, l’urbaniste Louis Jolivalt s’attache à analyser la stratégie métropolitaine de Dijon et Angers, en matière de données. Ce prisme permet d’analyser les mutations de l’action publique territoriale, en mettant plus particulièrement l’accent sur la gouvernance interne de l’institution intercommunale.

Au-delà de la circulation de modèles globalisés, qui servent de référence aux politiques urbaines, les articles s’intéressent aux acteurs de la fabrique urbaine, à leurs discours et représentations, mais aussi à leurs pratiques quotidiennes. Cette approche conduit à nuancer le caractère disruptif ou transformatif des outils numériques dans la production de la ville.

Si le modèle, le référentiel ou l’imaginaire globalisés de la ville intelligente ou smart, est invoqué dans les articles, c’est souvent comme « vernis » d’un marketing territorial se surimposant à une fabrique urbaine marquée par des tensions entre les politiques urbaines imposées par le haut et les pratiques des habitants, qu’il s’agisse de détournement ou de méfiance vis-à-vis des outils numériques proposés à Songdo (Peyrard, 2025) ou de résistance citoyenne demandant plus de justice sociale et spatiale au Maroc (Harroud et al., 2025). De même, dans le cadre de politiques sectorielles, les dispositifs numériques d’aide à la décision pour la gestion des risques environnementaux au Costa Rica, conçus initialement comme des outils de gouvernance unilatéraux, laissent émerger des processus « discrets » d’auto-organisation, d’auto-apprentissage et de capacitation, qui sont autant de formes de politisation « par le bas » (Guevara Viquez et Kotras, 2025).

Cette attention portée aux « pratiques instituantes » du numérique, qui renvoie à la nature processuelle, contingente, située et contextualisée des institutions (Tournay, 2011 ; Laval, 2016), se retrouve dans l’article de Jolivalt (2025) qui examine de près les choix organisationnels et techniques qui régissent la mise en œuvre de la stratégie métropolitaine des données à Angers et Dijon, ainsi que les tensions qu’elle génère entre les services concernés. Analysant les défis liés à la redéfinition d’un numérique « responsable » dans la ville de Paris, Pronesti (2025) souligne que la traduction d’un texte juridique au sein d’une administration, au-delà de son poids symbolique et discursif, est le résultat d’un processus de réinterprétation et d’ajustement des pratiques administratives.

Finalement, les articles interrogent moins la « révolution numérique » que la fabrique (extra)ordinaire de l’urbain par le numérique (Henriot, 2020).

Entre visibilité et invisibilité : matérialité numérique et fabrique urbaine ordinaire

L’intérêt pour le quotidien et l’ordinaire est une caractéristique commune à beaucoup d’articles. Entre appropriation, adaptation et détournement, les citoyens multiplient les usages du numérique dans leur vie quotidienne. Ainsi, en contre-point d’une approche par les acteurs privés qui construisaient l’offre de la ville intelligente (Söderström et al., 2020), ce numéro interroge le processus de conduite du changement par les citoyens et les acteurs institutionnels qui investissent la fabrique numérique de l’urbain.

Guevara Viquez et Kotras (2025) portent leur attention sur des outils utilisés quotidiennement (applications de messagerie, réseaux sociaux) dans le quartier du Barrio Luján de San José pour lutter contre les inondations, et sur leurs impacts politiques dans le contexte du Costa Rica. Peyrard (2025) s’intéresse de son côté aux raisons de la non-utilisation des technologies numériques de la domotique pourtant mises à la disposition des habitants de la ville nouvelle de Songdo. Jolivalt (2025) met à profit l’observation de moments informels du quotidien pour comprendre les enjeux de coopération et de concurrence entre acteurs de l’intercommunalité dans la mise en œuvre de la stratégie des données. Harroud et al. (2025) observe la manière dont l’utilisation des réseaux sociaux participe de la résistance contre le déguerpissement lié au projet de ville intelligente au Maroc. Enfin, Pronesti (2025) utilise l’enquête ethnographique pour étudier la manière dont les acteurs composent au quotidien avec les injonctions à un numérique « sobre » .

Ces approches mettent en lumière la tension entre visibilité et invisibilité de la matérialité du numérique. Dans ce numéro, cette matérialité est hétéroclite. Elle prend forme dans une diversité d’objets concrets – système automatisé de gestion des déchets, mobilier urbain connecté, caméras, capteurs, domotique, smart grids, data center, applications – mais se manifeste aussi sous des formes dématérialisées, à travers les réseaux sociaux, les échanges de messages instantanés ou encore les données professionnelles territoriales circulant entre hyperviseur et superviseur. Cette co-existence fait écho à ce que Peyrard (2025) décrit comme « une omniprésence discrète » ou « un quotidien smart invisible » , lorsque le numérique, intégré à l’ordinaire, en devient imperceptible tout en structurant nos environnements et nos rapports sociaux. Cela fait écho à la notion d’ « intransparence numérique » , proposée par Vidal (2015), pour souligner les défauts de transparence des outils numériques.

Parallèlement, les acteurs institutionnels conduisent et territorialisent les transitions numérique et environnementale. La loi REEN de 2021 en est un exemple : elle planifie la sobriété du numérique à l’échelle communale pour réduire l’empreinte environnementale du numérique en France (Pronesti, 2025). Les directions des systèmes d’information et des données, ou les directions numériques des collectivités territoriales deviennent les chevilles ouvrières de cette conduite du changement par le numérique.

Ces approches soulignent la diversité des rôles que jouent les technologies numériques dans la fabrique urbaine ordinaire : en tant qu’espace de relations (sociabilité, apprentissage, mobilisation, résistance), cadres d’expérience urbaine (fondée sur des usages choisis), vecteurs de visibilité (pour les questions environnementales), et instruments de légitimation (de l’action publique) et de régulation des rapports de force entre acteurs. Ces acteurs, en mobilisant ces technologies, exercent leur capacité d’action politique de manière discrète, faisant de ces technologies à la fois des outils et un terrain d’expérimentation politique. Elles montrent que les pratiques instituantes du numérique passent souvent par des traductions non techniques : négociations, compromis, réappropriations, déplaçant l’attention de la technologie vers le social, le politique et le matériel.

Les articles de ce numéro donnent lieu à un certain nombre de propositions pour appréhender la fabrique urbaine ordinaire, contribuant ainsi à une série de questionnements souvent marginalisés dans la compréhension du numérique.

Appréhender la fabrique urbaine ordinaire

Le quotidien plutôt que l’exceptionnel, le présent plutôt que l’anticipation

L’attention au quotidien n’est pas en soi un angle inédit : de nombreux travaux s’attachent à analyser soit les routines associées au numérique, soit les lieux et les pratiques ordinaires, au sens de courantes et non exceptionnelles.

Leszczynski (2020) invite par exemple à réévaluer ce qu’elle appelle le digital mundane, que l’on pourrait traduire par « banalité numérique » , qui reflète les pratiques ou médiations numériques quotidiennes. Celle-ci peut s’expliquer par l’utilisation quotidienne d’objets de la domotique (l’Internet des Objets dans les maisons intelligentes), l’auto-quantification quotidienne grâce à des applications et des montres connectées ou encore par la manière dont le numérique s’intègre aux activités quotidiennes dans les espaces publics (Lundberg, 2025). Cette perspective rappelle que la production des données numériques – si volumineuses et omniprésentes soient-elles (Big Data) – s’inscrit toujours dans des contextes sociaux et spatiaux particuliers, qui en influencent fortement les pratiques et le sens donné (Pink et al., 2017).

Hatuka (2024) appelle de son côté à ancrer l’analyse de la numérisation des sociétés contemporaines dans des lieux concrets, pour bien comprendre comment les outils numériques s’intègrent dans nos vies quotidiennes. Elle invite à valoriser les petits gestes ainsi que les usages ordinaires et quotidiens du numérique plutôt que les transformations technologiques globales. Cette silencieuse banalité du quotidien est décrite comme un lieu d’improvisations continues. Ces improvisations produisent souvent des usages inattendus et des effets non anticipés des outils numériques (Miller et al., 2021 ; Gibert-Flutre, 2025), révélant leur potentiel réel et leurs limites dans les transformations sociales, politiques et urbaines.

Datta (2024) met en lumière une autre dimension spécifique de la temporalité dans la planification urbaine. Elle montre que la planification top-down, notamment dans le cadre des projets de villes intelligentes, repose sur une gestion temporelle « éloignée » . En effet, l’État organise les futurs urbains sous forme de projets anticipatifs visant à maîtriser et contrôler le développement urbain. Ce faisant, ce mode de planification déconnecte souvent ces temporalités de celles vécues par les populations marginalisées. Cette temporalité anticipative, qui s’inscrit dans un contexte postcolonial complexe et conflictuel, n’est toutefois jamais linéaire ni totalement dominante face aux temporalités des populations subalternes.

C’est ce que montre Peyrard (2025) dans son analyse sur les choix des habitants de s’installer à Songdo. En effet, ces choix ne sont pas guidés par la dimension technologique, pourtant centrale dans le projet urbanistique. Ce sont bien des facteurs « classiques » qui guident les décisions : le coût raisonnable d’un logement en périphérie de Séoul, les opportunités d’emploi et d’éducation ou encore la qualité du cadre de vie. Ceci révèle un décalage entre la vision top-down, anticipative et techno-solutionniste portée par les concepteurs, et les temporalités quotidiennes et matérielles vécues par les habitants. En outre, l’auteure note l’absence de référence au « smart » chez les habitants, la défiance et l’utilisation partielle des dispositifs mis à leur disposition.

Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’accorder la prééminence au présent par rapport à un futur souvent utopique mais également de penser la temporalité du présent : celle du travail institutionnel qui donne consistance au numérique urbain. C’est ce que fait Jolivalt (2025) lorsqu’il montre le travail de structuration, de requalification et d’exploitation des données par l’administration intercommunale de Dijon et Angers. C’est également l’apport de Pronesti (2025) qui souligne que le travail de traduction juridique implique de circonscrire et définir « la sobriété numérique » , de délimiter les périmètres d’action, de s’approprier le nouveau champ lexical de la dématérialisation, et d’anticiper les impacts à venir du déploiement de l’IA.

Aborder le quotidien et l’ordinaire comme outil analytique permet de comprendre comment se négocient la mise en œuvre du numérique. Le quotidien devient le théâtre où se jouent les arbitrages, les dépendances et les interprétations qui donnent tout son sens à la ville numérique. C’est à travers les ajustements individuels et collectifs, les réinventions par les habitants, les gestionnaires et les professionnels à l’échelle locale que se mettent à jour les véritables dynamiques numériques de la ville (Piras, 2025).

En révélant les tensions entre les promesses technologiques et les appropriations concrètes, le quotidien permet d’observer les négociations constantes entre contraintes techniques, ressources locales, attentes des habitants et cultures professionnelles. Se concentrer sur la dimension située et improvisée du quotidien du numérique permet de mieux comprendre l’influence réelle de la technique, qui intègre également ses limites et ses utilisations imprévues dans la gouvernance urbaine.

Les trajectoires du numérique à l’épreuve des singularités urbaines

Dans ce numéro, nous abordons le local comme un espace de production où se jouent des relations entre institutions, acteurs et technologies. Le local est ainsi un lieu d’appropriation et de traduction et non pas un simple site de mise en œuvre de modèles globaux circulant à l’échelle internationale. Cet appel à ancrer l’analyse du numérique dans des contextes singuliers a déjà été défendu, notamment à travers les notions de « la smart city en train de se faire » (Shelton et al., 2015), la « smart city from below » ou « out of the box » (Aurigi et Odendaal, 2020), ou encore la « provincialisation » de la « smart city » (Söderström et al., 2021). Ces approches prennent en compte l’influence des variables géographiques et les effets de la dépendance du sentier (Neirotti et al., 2014).

Ces lectures situées s’inscrivent aussi dans les débats structurants des comparaisons dans le champ des études urbaines critiques, qui mettent en lumière l’irréductible singularité des territoires. L’idée ancienne de la comparaison dans les recherches urbaines est aujourd’hui au centre de nouveaux débats méthodologiques et théoriques. Sur le plan théorique, la remise en cause est venue des recherches sur les Suds, qui ont lutté contre la domination des modèles d’analyses étatsuniens ou européens. Ce décentrement dont l’enjeu est de penser toute ville comme une ville ordinaire mais singulière, a des conséquences méthodologiques (Robinson, 2023). Puisque chaque ville peut contribuer sur un pied d’égalité à une construction théorique, des formes multiples et libres de comparaison s’ouvrent aux chercheurs. Cette posture a été la source d’un foisonnement de travaux qui se sont émancipés du carcan Nord/Sud, du poids des grandes métropoles occidentales dans les comparaisons au détriment de villes plus petites (Denis et Zérah, 2017) ou périphériques, ou d’une comparaison fondée sur des indicateurs et des cadres analytiques prédéfinis (Robinson, 2011 ; Le Galès et Robinson, 2023 ; Jacobs, 2012).

Les résultats des travaux sur la ville intelligente visant un effort de provincialisation ont complexifié l’analyse de ce modèle sur plusieurs aspects. Tout d’abord, en s’émancipant d’une lecture normative, l’attention s’est portée sur l’intrication entre modèles urbains, technologie et systèmes politiques dans des contextes plus ou moins autoritaires (Mouton, 2021), illibéraux (Varró, 2025) ou technocratiques (Parkar, 2025). Ces approches ont ainsi contribué à rendre compte de formes plus variées de gouvernance. Ensuite, dans un article revisitant la ville intelligente au prisme des Suds, Datta (2023) rappelle aussi l’imbrication du numérique dans des modes de gouvernance urbaine où la place des notes écrites, de documents annotés et de dossiers qui circulent d’un bureau à l’autre continue d’exister. Ces contextes mettent en lumière la manière dont différents types de pratiques co-existent Nonobstant ce dialogue autour de la « smart city » , alors que les outils numériques, la digitalisation des pratiques et l’essor de la plateformisation se déploient de manière ubiquiste, la comparaison est relativement marginale dans les analyses sur la relation entre ville et numérique (Törnberg et Söderström, 2025) même si certains travaux s’appuient sur des comparaisons (Tanikawa Obregón et al., 2022 ; Parkar et al., 2023). Il est intéressant de noter que ces travaux, souvent basés sur des recherches menées hors des Nords, permettent de remettre en question et de redéfinir la relation entre numérique et transformation urbaine. Ils interrogent notamment des notions que les analyses des Nords considèrent comme acquises, comme la précarité de l’emploi liée à la plateformisation des transports.

Ces exemples montrent l’importance de situer notre compréhension du numérique et d’accepter d’établir des liens entre des approches, des méthodes ou des objets en apparence différenciés. C’est en partie l’objectif de ce numéro, qui croise des travaux empiriques ouverts à la diversité des rencontres entre divers dispositifs numériques et leur appropriation en milieu urbain. D’une part, les articles montrent la tension entre les injonctions des modèles et la manière dont ils doivent être interprétés soit au sein d’administrations publiques (à Paris pour la mise en place de la politique de sobriété numérique ou à Angers et Dijon pour les politiques de données). Les objectifs paradoxaux et tentatives d’homogénéisation des pratiques sont remodelés par des configurations d’acteurs spécifiques et des savoir-faire professionnels ancrés dans les territoires. D’autre part, les deux articles portant sur les « Suds » montrent que l’usage par le bas du numérique peut-être à la fois un outil de solidarité, d’émancipation et de résistance à une forme d’imposition autoritaire de développement urbain, mais que cela n’est possible que par l’insertion des outils numériques dans des tissus sociaux préexistants et des relations de voisinage construites sur un temps long. Enfin, le cas de Songdo démontre la déconnexion entre un modèle imaginé, mais mis en œuvre par une économie entrepreneuriale de la promotion immobilière, et des attentes de résidents souhaitant avant tout accéder à des services de base « classiques » (éducation, espaces verts, etc.). Dans tous les cas, ce sont les acteurs – gestionnaires urbains, citadins, collectifs – qui façonnent la relation entre le numérique et la fabrique urbaine, démontrant ainsi l’absence de déterminisme dans la manière dont le numérique est incorporé dans les pratiques.

L’agentivité humaine et le socio-technique sans « ontologie plate » La science politique étudie depuis longtemps le rôle des éléments non humains, tels que les statistiques (Desrosières, 2008), normes, standards et règles juridiques et techniques, dans l’action publique, (qui renvoient à « l’instrumentation de l’action publique » selon Lascoumes et Le Galès, 2005). Malgré cela, elle maintient une épistémologie dans laquelle les acteurs humains, les institutions et les logiques sociales restent centraux, tout en reconnaissant l’influence significative des non-humains dans la gouvernance (Renaissance numérique, 2020).

Les perspectives socio-techniques en sociologie des sciences, Science and Technology Studies (STS) et les approches en termes d’acteur-réseau (ANT) étudient de leur côté les réseaux hybrides d’acteurs humains et non humains, ainsi que leurs médiations sociales et institutionnelles. La position, dite de « flat ontology » , place ces acteurs ou actants sur un même plan explicatif, insistant sur la co-construction des actions et effets, sans hiérarchie préalable (Peyroux, 2023).

Les Critical Data Studies renouvellent l’analyse de l’agentivité des données en les considérant comme des assemblages complexes d’acteurs humains, de techniques et de discours (Kitchin et Lauriault, 2014). Elles s’appuient sur une épistémologie de l’assemblage et du dispositif, où les données sont des entités agissantes enchâssées dans des relations de pouvoir et des régimes de vérité, concept puisé chez Foucault (2001).

Ce numéro met l’accent sur les acteurs humains et les institutions. Les contributions analysent comment les interactions entre acteurs et technologies se forment autour des dispositifs ou des données dans des contextes sociaux fortement marqués par des contraintes structurelles, des inégalités et des rapports de force (Baud et al. 2021). La performativité et l’agentivité des technologies numériques sont étudiées tout en conservant des modèles expliquant l’action des humains, leurs représentations et leur capacité d’agir (Peyroux, 2023). Le numérique est vu comme un champ d’interactions, de médiations et de dépendances institutionnelles (Tanikawa Obregón, 2022).

Penser la complexité sans la technicisation

L’essor des technologies numériques s’est accompagné de propositions théoriques visant à comprendre leur complexité technique ainsi que les modèles économiques sous-jacents et leurs effets potentiellement disruptifs sur les modes de gouvernance (Bellanova, 2017 ; Katzenbach et Ulbricht, 2019 ; Dammann et al., 2022 ; Hodson, 2024). Diverses expressions ont été proposées renvoyant à différentes formes d’agentivité.

La « gouvernance par les données » (data-driven governance) (Bellanova, 2017) guide la planification, l’évaluation et la régulation en utilisant les données comme un instrument de pilotage et d’optimisation, ancré dans des procédures de gestion, des indicateurs de performance et des cadres législatifs (Boullier, 2016). La « gouvernance algorithmique » (Katzenbach et Ulbricht, 2019) traduit le passage à une forme d’automatisation des politiques publiques, où les décisions, les normes et les comportements sont de plus en plus guidés par des systèmes algorithmiques et ceux relevant de l’IA (Langlois et Castets-Renard, 2021 ; Cugurullo, 2024). Enfin, la « gouvernementalité numérique » (Barry, 2019 ; Buhr, Hammer et Schölzel, 2018), concept inspiré des travaux de Foucault, dépasse la question des seuls outils pour examiner les modes de subjectivation et de contrôle induits par les environnements numériques (Braun, 2014), y compris la disciplinarisation des comportements et la manipulation des affects (Damman et al., 2021). Ces travaux mettent en lumière les développements récents des formes néolibérales de gouvernance liées à la numérisation des pratiques de gouvernement (Finn et al., 2022).

Parmi ces travaux, les références au « stack » (que l’on peut littéralement traduire par « empilement » ) se multiplient (Brady, 2025 ; Hodson, 2025). Ce terme, initialement théorisé par Bratton (2015), fait référence de manière figurative à l’assemblage de plateformes (software) et d’infrastructures (hardware), mais aussi aux pratiques citoyennes, qui contribuent à différents dispositifs de gouvernance à l’ère numérique, et qui varient selon les contextes nationaux et locaux.

Réseaux, machines, ordinateurs (Marvin et Luque Ayala, 2017), « stack » sont autant de métaphores technologiques qui encadrent la manière de penser la ville numérique. Ces images ont une performativité politique et scientifique : elles orientent la recherche autant qu’elles la limitent.

Si ces travaux sont pertinents pour comprendre certains aspects de la transformation numérique de l’action publique, et par extension, de la fabrique urbaine, ils ne suffisent pas à saisir toute la complexité du numérique dans sa dimension institutionnelle, politique et sociale. En effet, comme le montrent les contributions de ce numéro, le numérique repose encore et toujours sur la réalité pragmatique, c’est-à-dire telle qu’elle est vécue, négociée et construite dans les interactions sociales, dans les pratiques et les usages concrets, et sur l’historicité des choix politiques et techniques. Ces approches font émerger des concepts pertinents pour décrire ces processus, tels que « l’infra-politique » ou la « capacitation discrète » des citadins (Guevara Viquez et Kotras, 2025), ou encore la « sédimentation » (Jolivalt, 2025) pour qualifier la manière dont les couches successives des stratégies territoriales se superposent à l’imaginaire de la ville intelligente au fil d’un temps propre à l’action humaine.

Au-delà du domaine spécifique de la gouvernance urbaine, la prise en compte de la réalité complexe, dynamique et imprévisible de la vie et de la gestion urbaines quotidiennes est un moyen de répondre aux limites des projets centralisés et rigides fondés sur l’idée d’une ville contrôlable et prédictible, qui caractérise l’urbanisme moderne (Fusco, 2022). Cette approche nous semble pertinente à l’heure où les discours sur la ville intelligente tendent à raviver la croyance en des villes « pilotées » ou « gouvernées par les données » (Ménard, 2017), renforçant l’idée d’une « surveillance algorithmique » généralisée (Zuboff, 2019), et réduisant les citadins à des usagers-consommateurs, producteurs de données.

Replacer la technologie dans le champ du politique

Réfléchir à « la ville numérique sans ses algorithmes » signifie repenser le rôle des technologies numériques dans la fabrique urbaine ordinaire, non comme un horizon souhaitable (ou redouté), mais comme une pratique située, négociée, incarnée et donc contestable (et peut-être réversible).

Déplacer la réflexion vers une fabrique urbaine fondée sur les pratiques, les cultures professionnelles, les négociations et les contestations, très éloignée des métaphores de la cybernétique, de l’informatisation ou même de l’écologie informationnelle, permet de renouveler les approches critiques de la ville intelligente : plutôt que de continuer à déconstruire les discours de la smart city, plutôt que de forger de nouvelles métaphores (machine, réseau, ordinateur) qui produisent des effets de cadrage théoriques et empiriques pas toujours éclairants, il s’agit de proposer d’autres perspectives analytiques qui contribuent à leur manière à repolitiser le numérique : quels acteurs prennent les décisions ? Quels savoirs et quelles compétences sont mobilisés ? Quels espaces de négociation ou de résistance existent ? Il ne s’agit pas seulement d’un déplacement de regard empirique : c’est un appel à un repositionnement théorique.

S’il est important d’ouvrir les boîtes noires des technologies, notamment de l’IA, pour comprendre comment elles fonctionnent, quels algorithmes elles utilisent, quelles données les alimentent, avec quelles conséquences pratiques et éthiques, cette ouverture, exigeante pour des sciences sociales encore peu armées pour s’en saisir, ne doit pas se faire au détriment d’autres approches complémentaires permettant de comprendre et d’agir sur les systèmes socio-techniques. Cette réflexivité sur les concepts et les cadres analytiques est d’autant plus nécessaire à l’heure où les imaginaires computationnels liés à l’IA, et le discours autour de leur caractère inévitable, occupent le devant de la scène.

Source de l’article : OpenEdition Journals