« La migration est un fait normal dans nos sociétés » souligne Olivier Clochard, chercheur au CNRS
De tout temps, les hommes se sont déplacés au gré de leurs besoins. L’histoire de l’humanité est donc celle des migrants, avant la consécration des frontières qui délimitent le cadre géographique de l’identité nationale. La plupart du temps, on s’intéresse aux migrations entre pays. Certains pays comme le Congo, la Chine ou le Brésil connaissent des phénomènes importants de migration intérieure. Si le sujet de la migration agite beaucoup les discussions, les chiffres remettent les choses à leur place. En ce qui concerne la France, « il y a à peu près 7,2% de personnes étrangères qui vivent sur le territoire national » , souligne Olivier Clochard, chargé de recherche au CNRS et directeur du Laboratoire Migrinter . Chaque migrant a son histoire. L’histoire de Georges Moustaki est tout un symbole : il est né en Égypte, de parents grecs, de religion juive et de langue italienne. Giuseppe Mustacchi ou Yussef Mustacchi a grandit entouré de livres. Son père tient en effet une librairie francophone à Alexandrie. Il arrive à Paris en 1951, se fait appeler Joseph à l’école, puis Jo et enfin Georges.
Georges Moustaki – Le Métèque « Georges Moustaki a un parcours marqué par la migration. Dans la Grèce antique, le Métèque désignait un état civil. C’était l’étranger qui bouge, qui change de maison, mais qui n’avait pas les mêmes droits ques les autres citoyens. Au XIXᵉ siècle, le mot » métèque « va devenir une insulte sous l’influence notamment de courants d’extrême droite qui l’utilisent pour désigner notamment l’étranger qui vient notamment des pays de la mer Méditerranée » , analyse Olivier Clochard. Moustaki, auteur de Milord pour Piaf et de chansons pour Serge Reggiani, fait d’une insulte… un tube. En 1969, il vend plus de 600 000 exemplaires du 45 tours du « Métèque » . « Il y a des déplacements à travers le monde depuis des millénaires » « La migration est un fait normal de nos sociétés, depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui. L’exposition du musée de l’Homme, présenté au printemps dernier » Migration, une odyssée humaine « regroupait des sociologues qui travaillaient sur des migrations contemporaines, des paléontologues. La génétique montre qu’il y a des déplacements à travers le monde depuis des millénaires. » Les États-Unis est un pays qui s’est construit sur la migration à très grande échelle, au mépris des populations amérindiennes, déjà présentes sur le continent. « Les tribus indiennes ont été parqués dans des immenses réserves et ont payé un lourd tribut à cette migration européenne sur le continent nord-américain » , souligne le chercheur au CNRS.
De plus en plus de murs s’érigent à travers le monde. Le mur de Berlin symbolisait, jusqu’à sa chuet en 1989, le rideau de fer sur le continent européen. « Le nombre de murs construits à la suite de la dislocation de l’Empire soviétique va conduire à renforcer les frontières. On le voit aujourd’hui par exemple, entre Ceuta et le Maroc, dans la partie nord de l’Afrique, ou entre Melilla et le Maroc, mais aussi entre la Bulgarie et la Turquie, où il y a des murs assez conséquents. » Les États-Unis ne sont pas en reste avec la frontière mexicaine. « Un mur parfois présenté de manière un peu hâtive de la côte ouest jusqu’au golfe du Mexique. Or ce sont seulement des tronçons, il y a encore des parties qui ne sont pas concernées par le mur » , souligne Olivier Clochard. La chanson de Jean-Jacques Goldman « Là-bas » , interprétée avec la regrettée Sirima, incarne le rêve de l’ailleurs, quel qu’en soit le prix. « Là-bas, tout est neuf et tout est sauvage, libre continent, sans grillage, ici, nos rêves sont étroits, c’est pour ça que j’irai là-bas » .
Jean-Jacques Goldman, Sirima – Là-bas (Clip officiel) « En 2015, en Europe, il faut parler d’une crise de l’accueil » Le migrant, l’autre, est loin d’être reçu à bras ouverts et suscite souvent des inquiétudes. « En 2015, avec l’arrivée de nombreux exilés, 2 millions à l’échelle de l’Union européenne, ça ne représentait que 0,3%, mais effectivement sur certains territoires comme à Calais ou à la frontière entre la Slovénie et l’Italie, ça pouvait représenter des appréhensions. On a souvent parlé de crise migratoire, mais surtout il fallait parler d’une crise de l’accueil. Je pense que ça engendre parfois des discours en décalage avec des réalités statistiques. » C’est aussi ce qui s’est passé au moment de la Retirada, l’exil des Républicains espagnol fuyants leur pays début 1939 face aux troupes franquistes. 500 000 Espagnols ont franchi la frontière française, beaucoup d’entre eux ont vécu, dans une grande précarité, dans des centres d’hébergement ou des camps d’internement.
Le groupe Carte de Séjour et son chanteur Rachid Taha interprètent une version très revisitée de « Douce France » de Charles Trenet en 1986. Au moment où l’Assemblée nationale débat du Code de la nationalité. « Jack Lang, ancien ministre de la Culture, qui s’est retrouvé dans l’opposition, Charles Trénet et Rachid Taha vont distribuer des 45 tours à l’ensemble des députés pour rappeler que cette histoire fait partie intégrante de l’histoire de l’immigration en France, se souvient Oliver Clochard. Je trouve assez intéressant que les artistes s’invitent aussi dans les débats politiques. » Si cette reprise dénonce le racisme, c’est aussi une réappropriation par les enfants des immigrés postcoloniaux d’une chanson du patrimoine français écrite en pleine occupation allemande en 1943. Elle sera enregistrée en 1947, prenant una utre saveur : la France retrouvée. Cette réprise arabisante est une sorte de « provocation » qui montre que les familles immigrées ont aussi des souvenirs du pays d’accueil, de leur désormais pays et que la « douce France » ne l’a pas toujours été pour eux.
Carte De Séjour « Douce France » | Archive INA « L’exil c’est l’apprentissage de la solitude » écrivait Maria Casarès
Le migrant est un éternel déraciné. Un sentiment qu’exprime parfaitement le mot « Sodade » , divinement chanté par la cap-verdienne Cesaria Evora. La comédienne d’origine espagnole Maria Casarès disait très justement, dans sa passionnante autobiographie « Résidente privilégiée » , que « l’exil c’est l’apprentissage de la solitude » . A contrario, certaines communautés se sont soudées. « De nombreux Indochinois qui ont fui aussi au moment du départ de la France de cette région d’Asie ont été accueillis par exemple, en 1956, dans le camp de Sainte-Livrade dans le Lot. Elle demandent que ce lieu ne soit pas détruit. Ils estiment que ça fait partie de leur histoire, même si ça a été vraiment très dur. » Le camp de la Rye, au Vigeant, dans la Vienne, a accueilli les premiers réfugiés d’Indochine, puis les Harkis.
CESARIA EVORA – Sodade. Live In Paris at Le Grand Rex, April 2004. (HD).
En 1952, la famille de Sylvie Vartan quitte la Bulgarie communiste
En 1952, une petite fille suit sa famille qui quitte la Bulgarie pour la France. Elle a huit ans. Dans La Maritza, enregistré en 1968, Sylvie Vartan se souvient de son enfance et de cet arrachement. « La Maritza, c’est ma rivière, Comme la Seine est la tienne, Mais il n’y a que mon père, Maintenant qui s’en souvienne, Quelquefois. » Les paroles signées Pierre Delanoë sur une mélodie slave racontent parfaitement sa famille fuyant la dictature communiste. « Cette migration de ceux qui fuyaient les pays de l’ex-bloc soviétique, au péril de leur vie, pour franchir leur rideau de fer était souvent considérée comme légitime, analyse Olivier Clochard. Aujourd’hui, on a d’immenses murs entre la Turquie et la Bulgarie pour empêcher les gens de rentrer. Ce fleuve la Maritza justement, qui finit dans la mer Égée, entre la Grèce et la Turquie, porte le nom d’Evros, est le théâtre de nombreux drames, depuis de nombreuses années, qui sont liés en partie aussi à la politique de non-accueil de l’Union européenne. » Sylvie Vartan – La Maritza (1968)
Des chiffres loin de « l’invasion » Les chansons font de sentiments intimes des émotions universelles. Le cinéma aussi. « L’histoire de Souleyman » , sorti en 2024, a été primé à Cannes et a reçu quatre César, dont celui de la Meilleure révélation masculine pour Abou Sangaré, comédien non-professionnel, absolument remarquable. Souleyman est un jeune guinéen livreur à vélo qui fait une demande d’asile. Un scénario en grande partie inspiré par l’histoire même du comédien amateur. Le film a fait 600 000 entrées et a touché de nombreux spectateurs.
L’histoire de Souleymane : bande annonce (César 2025) « Pour changer notre regard sur le migrant, l’histoire est importante. Les chiffres aussi. Ils sont souvent erronés. Lorsqu’on prend le temps de les regarder avec des spécialistes, on voit que la réalité est loin de » l’invasion « qu’on estime et des peurs qui vont avec » , conclut Olivier Clochard.
Source de l’article : francebleu.fr



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