« La CAN ne doit pas perdre son âme » , plaide la légende camerounaise Joseph-Antoine Bell
Joseph-Antoine Bell, légende du football camerounais, garde de bons souvenirs de la CAN au Maroc. En effet, la dernière fois que la compétition s’est déroulée sur le sol marocain, en 1988, le gardien des Lions indomptables avait soulevé le trophée. C’était son deuxième sacre après celui de 1984 en Côte d’Ivoire. Né en 1954, « JoBell » a fait ses armes sur le continent africain, au Cameroun, puis en Côte d’Ivoire, avant de prendre une envergure internationale en Égypte.
Le portier au caractère bien trempé a écrit les plus belles pages de la sélection camerounaise, et marqué de son empreinte le championnat de France, où il arrive en 1985, d’abord à Marseille, puis Bordeaux et enfin Saint- Étienne, jusqu’à ce qu’il mette fin à sa carrière en 1994.
Désormais consultant pour nos confrères de RFI, il assiste à la CAN 2025 et se confie à France 24 avec la verve qu’on lui connaît. Il dénonce l’hypocrisie du passage à la CAN tous les quatre ans, qui réduit l’exposition du football africain, alors que partout ailleurs les matches et les compétitions se multiplient. Mais il évoque aussi avec malice ses souvenirs et les valeurs de cette compétition africaine qu’il voudrait voir perdurer.
France 24 : Que pensez-vous du passage de la CAN tous les quatre ans ?
Joseph-Antoine Bell : La manière dont cette affaire a été présentée laisse transparaître qu’on ne fait pas cela pour les joueurs. Car les joueurs jouent pour qui ? Pour le public africain. On réfléchit à une Ligue des Nations ? Mais est-ce que cela va compenser la perte de la fête ? Quant aux joueurs, ils jouent tant qu’on leur demande de jouer. Et les clubs se plaindront toujours quand ils n’auront pas leurs joueurs. Même tous les quatre ans, ils se plaindront toujours.
On n’a pas entendu les stars du foot africain sur le sujet…
On ne les a pas entendues parce qu’on n’a pratiquement jamais entendu les footballeurs nulle part. En majorité, les footballeurs sont des jeunes gens qui ne savent pas se défendre. Déjà leur propre salaire, c’est quelqu’un d’autre qui le défend. Les gros business, quand ils veulent se défendre, engagent des avocats. Donc, on ne peut pas attendre que quand quelque chose touche l’Afrique, ce soient les plus jeunes, c’est à dire les joueurs, qui parlent. Cette décision est venue de la CAF (Confédération africaine de football), qui a un bureau exécutif, une assemblée générale. Ce sont de vrais responsables adultes. C’est là-bas qu’on doit réfléchir, débattre et décider. « Les clubs se plaindront toujours quand ils n’auront pas leurs joueurs. Même tous les quatre ans, ils se plaindront toujours. » À votre époque, y avait-il cette discussion avec les instances ?
Pour participer à la CAN en 1988, j’avais dû trouver un arrangement pour jouer avec les deux équipes en même temps : l’Olympique de Marseille et l’équipe du Cameroun. À l’époque, j’ai tiré la sonnette d’alarme en demandant à la CAF de réfléchir, en disant : « Il y a une évolution du football qui fait qu’il y a désormais de plus en plus de joueurs professionnels qui viennent à la CAN » .
Il fallait s’arracher de son club tout seul, sans aucune obligation de la FIFA. Et depuis, je n’ai pas eu l’impression que la CAF ait pris la mesure du problème, pour être porteuse d’une solution.
Je ne suis pas insensible aux problèmes des clubs ou aux problèmes des joueurs. Le joueur qui vient à la CAN peut très bien perdre sa place parce que son club joue plus d’un mois sans lui… Qui part à la chasse perd sa place.
Vous avez une relation très forte avec la CAN, que vous avez remportée deux fois. Que représentait cette compétition pour vous ?
La CAN, c’est la plus grande compétition en Afrique, ça fait rêver les jeunes. C’est une compétition qui excite tout le monde, qui focalise l’attention. Elle a été organisée au Cameroun quand j’étais gamin [en 1972, NDLR]. J’ai le souvenir de la fête, des étrangers qui viennent, des équipes étrangères et d’un football un petit peu plus élevé qui vient pour le tournoi. Forcément, tous les jeunes, s’ils veulent devenir footballeurs, ils rêvent de jouer la CAN.
La CAN a cette capacité d’attraction, de concentration de stars, de matches, et au bout un trophée convoité par tout le monde. Il y a une unicité de lieu et de temps qui fait qu’il y a un amour particulier, un attrait particulier pour cette compétition. « Les joueurs jouent pour leur pays, et ils jouent aussi pour l’Afrique. Vraiment, la CAN, c’est la fête africaine. » Y-a-t-il un esprit particulier à la CAN, entre les joueurs par exemple ?
Dans le football en général et à la CAN en particulier, au-delà de la rivalité entre les joueurs, il reste une histoire. Quand je pense à Rabah Madjer ou Nordine Kourichi… les souvenirs de CAN sont quelque chose qui nous lie.
L’Afrique, je la vois avec beaucoup, beaucoup, beaucoup de grands joueurs. J’ai beaucoup appris d’eux. Ali Fergani, Rachid Mekhloufi, Eugène N’Jo Léa, Samuel Mbappé Léppé… Ce que j’ai retenu d’eux, c’est que la grandeur n’est pas opposée à l’humilité. Aussi grand que vous puissiez être vu par les autres, aussi grand que vous puissiez vous voir vous-même, l’humilité ne vous fait pas de mal. Ce sont des gens qui ont contribué à confirmer chez moi qu’on pouvait être grand et être à la portée de tout le monde.
Est-ce qu’il y a des souvenirs particuliers qui vous ont marqués ?
Pratiquement tous mes souvenirs sont bons. Même ce qu’il se passe sur le terrain, que ce soit victoire ou défaite, c’est toujours pour moi un bon souvenir. La CAN est véritablement très importante parce qu’elle nous permet de jouer à ce moment-là plus qu’à tous les autres, de jouer pour l’Afrique. À la CAN, qu’on en prenne conscience tout de suite ou pas, ça reste dans la tête des jeunes gens que là, ils jouent pour leur pays, et qu’ils jouent aussi pour l’Afrique. Vraiment, la CAN, c’est la fête africaine.
Comment voyez-vous la compétition évoluer ?
On peut très bien prendre des choses chez les autres, mais sans perdre son âme. On ne peut pas tout prendre non plus. En 1984, nous avons éliminé l’Algérie en demi-finale. On a livré un match à mort, dans la volonté de gagner, mais ça n’a pas engendré de violence.
À l’époque, on était dans le même hôtel, et le soir même du match, Mahieddine Khalef, l’entraîneur algérien, était venu me voir avec le sourire. On a parlé avec Nordine Kourichi et Lakhdar Belloumi. Ils avaient perdu, mais on pouvait garder le sourire en disant : « On a fait un bon match, on a fait un bon spectacle, on est content de nous » .
Il ne faut pas arriver à penser qu’il faut se détester pour jouer un match. Vous pouvez être des rivaux et être dans le même hôtel, ça, c’est la manière de vivre des Africains. Nous devons essayer de rester nous-mêmes, avec nos habitudes, et progresser, parce qu’on peut toujours s’améliorer. Mais faut pas trop, trop devenir les autres.
À la Coupe du monde 2026, il y aura au moins neuf représentants d’Afrique pour la première fois. Est-ce une satisfaction ?
On va avoir neuf pays, peut être dix, mais il ne faut pas oublier que c’est parce qu’on a augmenté le nombre de participants. Mais il faut aussi profiter de cette fête. On aura eu une fois sur quatre une équipe africaine qui joue et ce sera bien. Les Africains, quand ils regardent la télé et qu’il y a un Africain, ils vont d’abord souhaiter que l’Africain gagne, et regarder les Africains. Ils vont regarder la Coupe du monde, c’est vrai, ils vont regarder les meilleures équipes, c’est vrai, mais ils auront toujours un regard particulier sur l’équipe africaine.
Propos recueillis au début de la compétition par Allaoua Meziani et retranscrits par Cassandre Toussaint.
Source de l’article : France 24



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