Karim el Aynoui: « Nous sommes en train de passer d’un Sud homogène à un Sud pluriel, différencié et stratégique »

Avec un changement de dénomination en 2018, le think tank marocain Policy Center for the New South s’impose, aujourd’hui, comme l’un des centres de recherche stratégique de référence en Afrique. Lors de ses dernières rencontres, les « Atlantic dialogues » , le président exécutif, Karim El Aynaoui, nous a accordé un entretien pour parler de l’évolution de sa structure.

Vous aviez appelé depuis presque une quinzaine d’années à des dialogues avec le Bassin de l’Atlantique. Le Maroc a lancé dernièrement une initiative de ce genre pour les pays du Sahel. Considérez-vous comme des précurseurs ?

Au Policy Center for the New South, nous n’aimons pas tellement nous définir en termes de précurseurs ou de paternité d’initiatives. Ce qui est plus important pour nous, c’est la cohérence intellectuelle et stratégique dans le temps. Depuis la création du Centre, nous plaidons pour une lecture décloisonnée des espaces géopolitiques, en particulier à travers le prisme du Bassin atlantique élargi reliant l’Afrique, l’Europe, les Amériques et, plus récemment, les enjeux du Sud global. Les « Atlantic dialogues » s’inscrivent précisément dans cette vision : faire dialoguer des régions qui partagent des défis communs –sécurité, développement, climat, gouvernance– mais qui sont trop souvent pensées séparément.

Cela s’inscrit, à nos yeux, dans la logique stratégique de l’initiative marocaine récente en direction des pays du Sahel : celle d’un Maroc qui se conçoit comme un acteur de connexion, capable de proposer des cadres de dialogue inclusifs, pragmatiques et adaptés aux réalités africaines. Elle traduit une vision qui dépasse les cadres régionaux classiques et qui met l’accent sur la coopération transrégionale, la sécurité collective et le développement partagé.

Les travaux du Policy Center tentent modestement d’accompagner et de nourrir ce type de réflexion. L’essentiel n’est pas d’être en avance, c’est que les idées circulent, mûrissent et se traduisent en initiatives concrètes. Lorsque des orientations que nous avons proposées trouvent un écho dans l’action publique, c’est un motif de satisfaction pour nos chercheurs dont la mission est d’éclairer, structurer et enrichir le débat stratégique en mettant en avant des solutions venues du Sud et adaptées aux réalités du continent africain.

Vous avez aussi parlé depuis longtemps d’un nouveau Sud. La voix des pays du Sud semble être plus audible maintenant qu’auparavant sur les questions multilatérales ?

Effectivement, lorsque nous parlons de nouveau Sud, il faut bien rappeler que cette dénomination a été formalisée, en 2018, avec l’adoption du statut d’association à but non lucratif. Mais, la réflexion intellectuelle, elle, est plus ancienne et s’inscrit dans une continuité.

Sur le fond, oui, il est indéniable que la voix des pays du Sud est actuellement plus audible dans les enceintes multilatérales qu’elle ne l’était il y a encore 10 ou 15 ans. On le voit sur des sujets structurants comme la réforme de la gouvernance mondiale, le climat, la dette, la sécurité internationale ou encore le développement. Des pays africains, latino-américains ou asiatiques ne se contentent plus de réagir : ils formulent des propositions, construisent des coalitions et assument des positions parfois divergentes de celles des pôles traditionnels.

Cela dit, notre lecture au Policy Center for the New South est nuancée. Ce que nous observons, ce n’est pas seulement une montée en volume de la voix du Sud, mais surtout une évolution de sa nature. Nous passons progressivement d’un Sud perçu comme un espace homogène et souvent défensif à un Sud pluriel, différencié et stratégique, capable de penser ses intérêts, ses responsabilités et d’activer des marges de manœuvre opérationnelles dans un monde plus fragmenté.

C’est précisément cela que nous entendons par nouveau Sud. Un Sud qui ne se définit plus uniquement par le retard ou la dépendance, mais par sa capacité d’initiative, sa diversité de trajectoires et sa volonté de peser sur les règles du jeu international et dans sa région. Un Sud qui ne s’oppose pas systématiquement au Nord, mais qui cherche à redéfinir les termes de l’interdépendance.

Cela étant, être plus audible ne signifie pas encore être pleinement structurant. Les asymétries de pouvoir demeurent fortes et les mécanismes multilatéraux restent largement façonnés par des équilibres anciens. D’où l’importance, à nos yeux, de produire de la pensée stratégique issue du Sud, capable d’articuler vision, expertise et propositions concrètes.

C’est exactement le rôle que nous essayons de jouer : contribuer à faire en sorte que la voix du Sud ne soit pas seulement entendue, mais qu’elle soit écoutée, crédible, influente et utile parce qu’elle repose sur des analyses rigoureuses et des cadres de coopération renouvelés.

Le Policy Center progresse depuis 2018 dans le ranking des think tanks. Est-ce une satisfaction pour vous ?

C’est assurément une satisfaction, mais elle reste mesurée et surtout pas une fin en soi. La progression du Policy Center for the New South dans les classements internationaux des think tanks est d’abord la reconnaissance d’un travail collectif : celui de nos chercheurs, de nos fellows, de nos partenaires et, plus largement, de tout un écosystème intellectuel que nous avons contribué à structurer. Elle reflète aussi la pertinence d’un positionnement assumé : produire une pensée stratégique exigeante, ancrée dans les réalités africaines et du Sud tout en restant ouverte au dialogue global.

Cela dit, nous sommes très clairs sur un point : les rankings sont des indicateurs, pas des objectifs. Ils mesurent une visibilité, une influence perçue, parfois une capacité de diffusion, mais ils ne disent pas tout de l’impact réel sur les politiques publiques ni de la qualité du débat que l’on contribue à nourrir. À nos yeux, le véritable critère de réussite reste la capacité à éclairer la décision, à structurer les débats et à proposer des cadres d’analyse utiles aux acteurs publics et privés.

Ce qui nous importe surtout dans cette progression depuis 2018, c’est ce qu’elle révèle : que la pensée issue du Sud gagne en légitimité ; qu’un think tank africain peut être visible, crédible et influent sans renoncer à son ancrage ; que le Maroc peut être un espace de production intellectuelle reconnu sur les grandes questions internationales. Donc oui, c’est une satisfaction parce qu’elle confirme que la trajectoire est la bonne. Mais, c’est aussi une responsabilité accrue. Plus on est visible, plus on se doit d’être rigoureux, indépendant et fidèle à la mission : contribuer, par l’analyse et le dialogue, à un ordre international plus équilibré et plus inclusif.

Source de l’article : lesoleil.sn