« Je me suis dit que moi aussi je pouvais y arriver » : quand les réseaux sociaux influencent les migrants à rejoindre Ceuta

« Je me suis dit que moi aussi je pouvais y arriver » : quand les réseaux sociaux influencent les migrants à rejoindre Ceuta

Leslie Carretero, envoyée spéciale dans l’enclave espagnole de Ceuta,

Le poing levé en signe de victoire, Mohamed* prend la pause devant l’objectif. « Aujourd’hui est un grand jour » , lance, tout sourire, le Guinéen de 18 ans. Ce vendredi de mars, lui et 17 autres migrants sont transférés de l’enclave espagnole de Ceuta, située au nord du Maroc, vers le continent.

Comme Mohamed, la majorité des exilés du groupe ne lâchent pas leur téléphone et multiplient les photos, qu’ils posteront dans la foulée sur leurs comptes sur les réseaux sociaux. Dès leur arrivée au port et jusqu’à la montée dans le ferry, les flashs crépitent et les mises en scène s’enchaînent. « On a beaucoup souffert, on a besoin de montrer qu’on a réussi » , à rejoindre l’Europe, explique Mahamoud Abdeldin. Ce Tchadien de 37 ans a passé plus d’un an sur la route, avant de parvenir à atteindre Ceuta en janvier dernier. « On diffuse ces images pour célébrer notre réussite et encourager les autres. On a laissé des amis au Maroc. Ces vidéos sont faites pour les motiver, pour qu’ils ne laissent pas tomber et qu’ils sachent qu’un jour ce sera bientôt leur tour » , renchérit Mohamed. « Je ne peux rien faire contre l’influence des réseaux sociaux » Khadija* aussi a voulu immortaliser sa traversée. Arrivée à la nage début mars à Ceuta, cette Marocaine de 20 ans a immédiatement publié des vidéos sur son compte Instagram, avant que sa mère restée au pays ne lui demande de les supprimer. « J’aimerais beaucoup poster sur internet mais ma mère ne veut pas » , souffle la jeune femme, au visage très maquillé.

À Ceuta, « tous les jours, des migrants tentent de rentrer » dans l’enclave espagnole

Khadija est à l’image des jeunes de son âge : ultra connectée, elle aime raconter son quotidien sur les réseaux sociaux ; et jouer de son apparence. Ce jour-là, alors que nous lui demandons de la prendre en photo devant le centre d’accueil de Ceuta (CETI), elle ne peut s’empêcher d’aller retoucher son maquillage avant.

La jeune femme a toujours rêvé de Ceuta, qu’elle pouvait apercevoir au loin depuis sa maison de Fnideq, ville marocaine frontalière de l’enclave espagnole. Mais un évènement particulier a précipité son exil.

Le 12 octobre, une des femmes de son quartier parvient à atteindre Ceuta par la mer avec son fils de 14 ans. Son arrivée est filmée par la presse locale et diffusée sur les réseaux du média El Faro de Ceuta. « La vidéo m’a encouragée à venir. Je me suis dit que moi aussi je pouvais y arriver » , affirme Khadija.

Cette femme, c’est Meriem*. Mère de quatre enfants, elle se tient aujourd’hui à ses côtés devant le CETI. Meriem, elle, n’avait jamais envisagé de prendre la mer pour l’enclave espagnole : « Je suis partie pour mon fils car je savais très bien qu’il tenterait un jour et il était hors de question qu’il le fasse tout seul » , assure-t-elle. « J’ai voulu le dissuader mais je ne peux rien faire contre l’influence des réseaux sociaux » .

Son aîné de 17 ans a aussi atteint Ceuta à la nage en juillet dernier, sans la prévenir. À partir de cette date, le deuxième fils de Meriem, Mohamed, n’a qu’une idée en tête : aller dans la ville autonome. Après une première tentative ratée, il insiste chaque jour auprès de sa mère. Et ce matin du 12 octobre lui lance : « Aujourd’hui, on y va » .

La Marocaine, qui ne s’est pas préparée pour une telle traversée, prend la mer au débotté. « J’ai vu qu’il n’y avait pas de policiers alors j’ai mis mon fils dans une chambre à air [utilisée comme une bouée, ndlr] et j’ai nagé en le poussant. Ça s’est fait comme ça » , se souvient-t-elle. Après 1h30 d’efforts dans une eau agitée, la mère et le fils foulent la terre espagnole. « J’ai eu très peur mais je n’ai pas eu le choix » . « On ne publie pas les moments difficiles » sur les réseaux

Ces dernières années, les vidéos postées sur les réseaux se sont multipliées. Les images postées sur TikTok sous les hashtags « Harragas » (terme qui signifie « brûleurs de frontières » en français et qui désigne les migrants maghrébins) ou « Ceuta » pullulent : elles montrent des traversées supposées faciles avec des jeunes souriants, arrivant sur les plages ou marchant dans les rues de l’enclave espagnole – au son de musiques triomphales. « Aujourd’hui, c’est sensationnel, glamour, de faire la traversée. On relate ses exploits sur les réseaux, quitte à masquer la réalité. Les personnes restées au pays assistent au ‘succès’ de ces jeunes sur leur téléphone, et se disent ‘pourquoi pas moi’ » , expliquait Ali Zoubeidi, spécialiste de l’immigration basé au Maroc, en octobre 2024 à InfoMigrants.

À cette période, les autorités marocaines ont interpellé plus de 150 personnes pour incitation à l’immigration clandestine sur les réseaux sociaux vers l’enclave de Ceuta.

Reste que les photos diffusées sur la toile masquent une réalité bien plus nuancée. Ces migrants ont passé plusieurs mois, voire années, sur la route et ont tenté de nombreuses fois de franchir la frontière entre Ceuta et le Maroc. Beaucoup sont blessés après avoir escaladé la double clôture de six mètres de haut et de huit kilomètres de long, qui sépare l’enclave espagnole du sol marocain. D’autres restent traumatisés par leur traversée à la nage pour rejoindre la ville.

Autant d’étapes de leur vie qui ne s’affichent pas sur leur compte TikTok, Facebook ou Instagram. « On ne publie pas les moments difficiles, on les garde pour nous » , admet le Guinéen Mohamed.

Pour Meriem et Khadija aussi, les choses sont plus complexes qu’elles n’y paraissent. Lorsqu’elle visionne, une énième fois, la vidéo de son arrivée à Ceuta, Meriem ne peut retenir ses larmes. La Marocaine a laissé son mari et ses deux plus jeunes enfants à Fnideq et ne sait pas quand elle les reverra. « C’est très dur d’être loin d’eux » , sanglote-t-elle.

Quant à Khadija, elle n’avait pas non plus pensé à l’après. Et quelques jours après son arrivée, la joie a laissé place à l’inquiétude. « Pour moi Ceuta voulait dire ‘la vie en rose’. S’il fallait le refaire, je recommencerais mais je regrette aussi d’un côté car ma mère me manque et ce n’est pas si facile que ça » , déchante la jeune femme.

*Les personnes n’ont pas voulu donner leur nom de famille.

Source de l’article : InfoMigrants

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