Jane Dieulafoy : combattante exploratrice et archéologue le parcours d’une femme en avance sur son temps

Jane Dieulafoy : combattante exploratrice et archéologue le parcours d’une femme en avance sur son temps

À la fin du XIXᵉ siècle, les grandes expéditions archéologiques participent à la redécouverte des civilisations antiques. Ces missions restent pourtant dominées par des savants et explorateurs masculins. Dans ce contexte, la trajectoire de Jane Dieulafoy surprend et intrigue. Née à Toulouse en 1851, elle s’impose dans un domaine qui laisse peu de place aux femmes. Aventurière, elle accompagne son mari sur les champs de bataille de 1870 avant de parcourir des milliers de kilomètres jusqu’en Perse. Archéologue, photographe et écrivaine, elle participe à des fouilles majeures qui enrichissent les collections du Louvre.

Son parcours bouscule les normes sociales de son époque, notamment par son choix d’adopter l’habit masculin et par ses engagements publics. Comme le montre l’ouvrage d’Audrey Marty consacré à cette figure singulière, comprendre son destin permet d’éclairer une période où la recherche scientifique, l’exploration et les combats pour l’égalité commencent à se croiser.

Une jeunesse audacieuse dans un XIXe siècle contraignant

Jeanne Magre, dite Jane, naît à Toulouse en 1851 dans une famille aisée du Lauragais. Son enfance se déroule dans un environnement cultivé où la lecture et l’apprentissage occupent une place importante. Cette formation intellectuelle nourrit très tôt son goût pour l’histoire et les récits d’exploration. En 1870, elle épouse Marcel Dieulafoy, ingénieur des Ponts et Chaussées. Leur relation dépasse rapidement le cadre du mariage traditionnel. Le couple partage un intérêt commun pour l’architecture, l’histoire et les voyages. Cette complicité intellectuelle sera déterminante pour la suite de leur parcours. « Comme les deux faces d’une même pièce, ils sont en total symbiose » explique l’historienne Audrey Marty.

Quelques semaines après leur union, la guerre franco-prussienne éclate. Jane décide d’accompagner son mari sur le front. Elle adopte alors un uniforme masculin afin de pouvoir circuler avec les troupes et participer aux déplacements militaires. Dans la France du XIXᵉ siècle, ce choix est exceptionnel. Les femmes sont exclues du monde militaire et des zones de combat.

Cette expérience forge son caractère. Elle découvre la logistique des déplacements, la vie dans des conditions difficiles et l’organisation des campagnes militaires. Cette familiarité avec les voyages exigeants lui sera précieuse lors des expéditions scientifiques qu’elle entreprendra plus tard.

Après la guerre, Jane conserve l’habitude de porter le pantalon, plus pratique pour voyager et travailler. La loi française impose alors aux femmes une autorisation administrative pour adopter un vêtement masculin. Jane obtient cette permission officielle, ce qui lui permet de circuler plus librement dans ses activités futures.

Audrey Marty souligne que ce choix vestimentaire n’est pas seulement symbolique. Il correspond à une volonté d’indépendance et à une adaptation concrète aux exigences du terrain. Cette liberté personnelle annonce déjà le rôle que Jane Dieulafoy jouera dans les explorations scientifiques de la fin du XIXᵉ siècle.

Un projet scientifique né de l’architecture orientale

Dans les années qui suivent la guerre, Marcel Dieulafoy développe un intérêt croissant pour l’architecture antique du Proche-Orient. Ingénieur de formation, il s’interroge sur les techniques de construction utilisées dans les grands palais de l’Empire perse. Les civilisations de cette région restent alors encore mal connues en Europe. Il échange avec Eugène Viollet-le-Duc sur ses hypothèses. L’architecte l’encourage alors à se rendre sur place afin d’en vérifier les principes directement sur les vestiges antiques, rapporte Audrey Marty.

Jane et Marcel Dieulafoy décident alors d’organiser une mission scientifique vers la Perse. Leur objectif est d’étudier les vestiges de Suse, ancienne capitale de l’empire achéménide. Cette ville fut un centre politique majeur entre le VIᵉ et le IVᵉ siècle avant notre ère.

Le projet nécessite une préparation complexe. Les chercheurs doivent obtenir l’autorisation des autorités persanes et rassembler un financement suffisant pour un voyage de plusieurs mois. Les missions scientifiques de cette époque reposent souvent sur un mélange de soutien institutionnel, de mécènes et d’engagement personnel.

Jane participe activement à l’organisation du projet. Elle n’est pas seulement accompagnatrice mais véritable collaboratrice. Selon les travaux présentés par l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), les archives du couple révèlent l’ampleur de cette préparation. Les carnets, plans et correspondances témoignent d’une planification rigoureuse avant le départ.

L’expédition ne constitue donc pas seulement une aventure personnelle. Elle s’inscrit dans le mouvement scientifique qui cherche à comprendre les grandes civilisations de l’Orient ancien à travers l’étude directe des sites archéologiques.

Les fouilles de Suse et les découvertes majeures

Les expéditions menées par Jane et Marcel Dieulafoy en Perse se déroulent dans les années 1880. Les conditions de voyage sont particulièrement difficiles. Les routes sont longues et les moyens de transport limités. Le couple parcourt plusieurs milliers de kilomètres à cheval, en caravane ou par voie fluviale. A la fin de sa première expédition, « ils rentrent exténués, amaigris, malades… mais vivants. […] Elle n’est que l’ombre d’elle-même » , raconte Audrey Marty.

Le site principal étudié par les chercheurs est celui de Suse, situé dans l’actuel sud-ouest de l’Iran. Cette ville fut l’une des capitales de l’empire achéménide, notamment sous le règne de Darius Ier. Les fouilles permettent de mettre au jour les vestiges du palais royal. Les archéologues découvrent notamment des fragments de décor architectural composés de briques émaillées colorées. Ces éléments formaient autrefois des frises monumentales destinées à décorer les murs du palais.

Parmi les découvertes les plus célèbres figure la frise des lions de Suse, aujourd’hui exposée au musée du Louvre. Ces lions stylisés, réalisés en briques polychromes, témoignent du raffinement artistique de l’architecture perse antique.

Les fouilles révèlent également des bases de colonnes, des fragments de chapiteaux et plusieurs éléments décoratifs qui permettent de mieux comprendre l’organisation du palais impérial. Selon les archives présentées par le Louvre, ces découvertes ont profondément enrichi les collections françaises consacrées aux civilisations de l’Orient ancien. Certaines salles du musée portent aujourd’hui le nom de Dieulafoy en hommage à cette contribution scientifique.

Jane participe activement à ces travaux. Elle observe les structures dégagées, consigne les informations dans ses carnets et participe à la documentation des découvertes. Ces recherches contribuent à améliorer la connaissance de l’architecture achéménide et à replacer Suse dans l’histoire des grandes capitales de l’empire perse.

La photographie un outil scientifique et diplomatique

La photographie occupe une place essentielle dans le travail mené par Jane Dieulafoy pendant les expéditions. À la fin du XIXᵉ siècle, cette technique représente encore une innovation relativement récente dans les missions scientifiques. Jane transporte un équipement photographique complet comprenant chambre photographique, plaques sensibles et matériel de développement. La réalisation d’un cliché demande plusieurs étapes techniques et une préparation minutieuse.

Les photographies servent d’abord à documenter les sites archéologiques. Elles permettent d’enregistrer l’état des structures découvertes et de conserver une trace visuelle des vestiges avant leur déplacement ou leur restauration. Selon les recherches présentées par l’INHA, les albums photographiques du couple Dieulafoy constituent aujourd’hui un fonds documentaire important pour l’histoire de l’archéologie.

Mais la photographie joue également un rôle relationnel sur le terrain. Les portraits réalisés par Jane représentent des habitants, des notables locaux ou des membres des caravanes rencontrées pendant les voyages.

Dans un contexte où la présence d’Européens peut susciter méfiance ou curiosité, ces portraits facilitent les échanges. Offrir une image photographique devient souvent un geste apprécié qui contribue à établir une relation de confiance.

Les clichés représentent également des marchés, des paysages habités et parfois des groupes de femmes perses vêtues de costumes traditionnels. Ces images offrent aujourd’hui un témoignage rare sur la société iranienne de la fin du XIXᵉ siècle.

Ainsi, la photographie devient pour Jane Dieulafoy un outil multiple. Elle sert à la fois de documentation scientifique, de moyen de communication et d’archive historique.

Une figure intellectuelle et un héritage durable

Au retour de ses expéditions, Jane Dieulafoy développe une activité intellectuelle importante. Elle participe aux débats scientifiques et culturels qui animent la vie parisienne de la fin du XIXᵉ siècle. Ses conférences attirent un public curieux des civilisations orientales récemment étudiées par les archéologues. Elle y explique l’organisation des palais perses, les techniques de construction et le contexte historique des découvertes réalisées en Perse. « Jamais avare en anecdotes, elle n’hésite pas à évoquer certains épisodes de sa vie » , selon Audrey Marty. « Dès ses premières représentations, elle s’attire […] les éloges de la presse » .

Jane s’implique également dans la vie littéraire française. En 1904, elle participe à la création du prix Femina, fondé par un jury exclusivement féminin afin de promouvoir la reconnaissance des femmes écrivaines. « Jane est persuadée que l’accès des femmes à l’éducation améliorera leurs conditions » . Elle en sera la présidente à deux reprises, en 1905 et en 1911. Son parcours reçoit aussi une reconnaissance officielle. Jane Dieulafoy est décorée de la Légion d’honneur, distinction rare pour une femme à cette époque.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, Marcel Dieulafoy reçoit un ordre de mission le 31 août et part pour le Maroc, alors placé sous protectorat français. Jane l’accompagne et poursuit sur place ses observations sur l’architecture et la vie urbaine. Elle s’intéresse notamment à la médina et participe parallèlement à des actions menées avec des infirmières auprès des blessés. Mais sa santé se dégrade pendant ce séjour. Tombée gravement malade en 1916, elle est rapatriée en France. Jane Dieulafoy meurt le 25 mai 1916 à Pompertuzat, dans le Lauragais.

Source de l’article : Science et vie

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