Jaâfar Heikal : « Nous avons une culture vaccinale qui s’arrête à l’enfance »
Jaâfar Heikal
Expert en économie de la santé
Entre souveraineté sanitaire, prévention vaccinale et soutenabilité du système de santé, le Maroc fait face à des choix structurants à long terme. Dans un contexte marqué par l’après-Covid, la réforme du financement et la pression sur les ressources humaines, les enjeux se multiplient. Jaâfar Heikal, expert en économie de la santé, livre son analyse sur la confiance vaccinale, la production locale, la digitalisation et les partenariats public-privé. Il plaide pour une approche globale, anticipative et coordonnée afin de renforcer l’efficacité et l’attractivité du système de santé national.
Suite aux récents débats sur les innovations vaccinales, comment comptez vous restaurer une confiance post-covid durable auprès du public ?
La confiance se construit dans la durée, par la cohérence du discours et la clarté des politiques publiques. Le Maroc a longtemps été un très bon élève en matière de vaccination, en particulier chez l’enfant. Mais cette culture s’est progressivement arrêtée à l’âge adulte.
Aujourd’hui, la vaccination de l’adulte reste mal intégrée, parfois mal comprise. Or, avec le vieillissement de la population et la montée des maladies chroniques, la prévention vaccinale devient un enjeu central. Il faut sortir d’une logique ponctuelle pour inscrire la vaccination dans un parcours de soins continu, lisible et assumé.
La production locale est souvent présentée comme un pilier de la souveraineté sanitaire. Où en est, à ce stade, le projet Marbio ?
Le Maroc dispose déjà d’une industrie pharmaceutique solide, capable de couvrir une large part des besoins nationaux. Le projet Marbio s’inscrit pleinement dans cette dynamique. L’enjeu ne se limite pas à produire des vaccins. Il s’agit aussi de développer la biotechnologie et la recherche, afin d’anticiper les besoins. La crise covid a montré que le Maroc pouvait répondre efficacement à une urgence sanitaire pour lui-même, mais aussi pour l’Afrique. Cette réactivité doit s’inscrire dans la durée.
Dans le débat public, la question du prix des médicaments revient souvent. Qu’en est-il de la prise en charge globale ?
Effectivement, le médicament, en tant que tel, ne représente qu’une part limitée du coût global de la prise en charge. Dans les maladies chroniques, il pèse au maximum 20 à 25%. Le véritable enjeu réside dans l’organisation des soins, le suivi des patients et la coordination entre les acteurs. Une mauvaise prise en charge coûte bien plus cher qu’un médicament jugé onéreux. C’est pour cela que la prévention et l’anticipation sont essentielles, y compris d’un point de vue économique.
La digitalisation est présentée comme un levier d’efficacité. Risque-t-elle de créer des inégalités d’accès aux soins ?
Oui, si elle est pensée comme un outil de coordination. L’objectif du projet en cours est de mettre en place un système d’information intégré reliant les secteurs public et privé, les médecins, les pharmaciens et l’ensemble des professionnels de santé.
Aujourd’hui, de nombreux patients refont des examens coûteux simplement parce que leurs dossiers ne sont pas accessibles. Un dossier médical partagé permettrait d’éviter ces redondances, de réduire les dépenses inutiles et d’améliorer la qualité des soins. Cela suppose évidemment un cadre strict en matière de protection des données.
La réforme du financement de la santé accorde une place croissante aux partenariats public-privé. Sont-ils si indispensables ?
Ils sont devenus, je dirais, incontournables. La refonte du système de santé introduit une gouvernance régionale renforcée, à travers les groupements sanitaires territoriaux. Chaque région doit pouvoir répondre à ses besoins spécifiques, avec des mécanismes de financement adaptés. Ce financement ne peut pas provenir uniquement de l’État. Les partenariats public-privé, ainsi que l’implication des collectivités territoriales, sont nécessaires pour assurer la soutenabilité du système.
Alors que la pression sur les ressources humaines de santé s’accentue, quelle est aujourd’hui la priorité pour fidéliser les talents dans le public ?
Les professionnels de santé demandent avant tout des conditions de travail dignes, un environnement motivant, une meilleure répartition territoriale et une coordination plus fluide entre le public et le privé. Créer cet environnement est essentiel pour fidéliser les talents et redonner de l’attractivité au système public.
Depuis plusieurs années, plusieurs centaines de médecins formés au Maroc partent exercer à l’étranger. Face à cette fuite des talents, quelles solutions concrètes proposez-vous pour rendre le système de santé national plus attractif?
En effet, les chiffres sont assez préoccupants. Entre 650 et 700 médecins quittent le pays chaque année, soit près d’un quart de la production nationale. La priorité est d’abord d’éviter que ceux qui sont en poste partent. Ensuite, il faut créer les conditions du retour des talents de la diaspora. Le Maroc dispose d’un vivier important, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Tout l’enjeu est de rendre le système suffisamment attractif pour les retenir et les faire revenir.
Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ÉCO
Source de l’article : LesEco.ma



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