Ines de la Fressange : « Je déteste tous ces gens qui détestent l’époque »
Elle ouvre la porte. Le sourire est franc et chaleureux. L’allure, pantalon baggy et pull court, est celle, déliée, d’une éternelle adolescente. Ines de la Fressange nous accueille chez elle, à Paris, dans le XIVe arrondissement. Un ancien atelier d’artiste comme on en trouve beaucoup dans le quartier. Dans le salon, une immense verrière laisse filtrer quelques rayons d’hiver. Les couleurs sont douces (bois blond, vert d’eau, rose tendre); l’atmosphère un poil surchauffée – la faute aux maxiradiateurs en fonte d’époque. Des piles de livres encombrent la table basse. Au-dessus d’un bureau, une élégante accumulation de cadres anciens : paysages antiques, fusain, croquis de nu. Dans un coin, des portants qui débordent. Veste en tweed, velours, trench – soit quelques-uns des classiques du vestiaire de celle qui a su, mieux que d’autres, théorisé le je-ne-sais-quoi de la « Parisienne » . Les pieds glissés dans des chaussettes en laine gris chiné, Ines croque un Mikado, s’affalant sans chichis dans l’un des volumineux canapés en cuir. À 68 ans, elle goûte le plaisir de mener sa barque là où bon lui semble. En 2025, elle a fêté les dix années d’existence de sa boutique de mode et de lifestyle, sise à Saint-Germain-des-Prés (forcément). Amie de la maison Roger Vivier, soutien discret de la jeune garde de la création mode (Guillaume Henry, ex-Patou, est ainsi son « grand préféré » ), elle garde un œil avisé sur un milieu qu’elle connaît par cœur – elle était tout récemment au défilé Chanel par Matthieu Blazy. Sur Instagram (où elle est suivie par plus de 500.000 abonnés) comme dans la vie, elle cultive toujours cette liberté de ton qui a fait sa renommée. Spontanéité et second degré. Chic et vitalité. Rencontre avec une légende bien vivante.
Madame Figaro. – Que dit de vous cet appartement, avec ses livres, ses sculptures, ses dessins ?
Ines de la Fressange. – Quand je décore un endroit, je le fais toujours d’après le quartier. Avant, j’habitais dans le IXe arrondissement, dans l’immeuble de Géricault et d’Offenbach. Alors j’avais acheté des petits tableaux très XIXe siècle. Ici, nous sommes dans le coin de la bohème Montparnasse – j’ai des voisins très glamour : Man Ray, Scott Fitzgerald, Foujita, Giacometti… Nous sommes dans l’ancien atelier d’un peintre, Raymond Legueult. J’ai d’ailleurs gardé certains meubles d’origine, comme ces deux armoires normandes – pas forcément mon goût à la base, mais très dans le style de l’atelier montmartrois de la peintre Suzanne Valadon. Il y a beaucoup de croûtes dans cet appartement ! Mais le plus beau tableau est ce paysage de Jean-Baptiste Sécheret, un peintre contemporain que j’adore. J’aime aussi beaucoup le dessin. J’ai fait à peu près dix minutes d’études supérieures à l’École du Louvre, et ma spécialité, c’était Delacroix. Je me souviens avoir eu la chance de voir ses carnets de voyage au Maroc… De l’aquarelle, du pastel délicat – c’était magnifique. Parfois, certains dessins sont plus beaux que les tableaux, car il y a de la beauté dans le mouvement de l’esquisse.
Quelle place avaient la culture et la création dans votre enfance ?
J’ai grandi à la campagne, dans un immense moulin (dans les Yvelines, NDLR). J’ai connu l’ennui, mais le bon ennui. Je lisais, je peignais, je fabriquais plein de trucs en pâte à modeler… Mes parents n’étaient pas du tout snobs, et surtout pas conventionnels. Ils accordaient plus d’importance au talent des gens qu’à l’argent. Il y avait toujours des invités à la maison, c’était très créatif, extravagant. Quand j’avais 10 ans environ, ma mère a invité des « amis argentins désargentés » à vivre à la maison pendant presque un an. C’était dingue, ils organisaient constamment des fêtes – je me souviens d’un bal où tout le monde était habillé en rose… Ils avaient peint en rose fluo nos deux pianos à queue du salon ! Un autre jour, ils avaient fabriqué une sculpture en papier mâché avec du fil de fer, une grande femme allongée à la Niki de Saint Phalle. On appelait cette petite bande « les Pop » . Dans ce groupe, il y avait notamment le futur metteur en scène Alfredo Arias, qui avait à peine 20 ans à l’époque, cheveux au carré et chemise taillée dans un drapeau américain… J’étais fascinée. Je crois que mes parents m’ont inculqué que l’imagination est une chose précieuse…
Et la mode dans tout ça ?
Adolescente, je cousais, je fabriquais des espèces d’étoiles dans des jeans découpés, je me tricotais des pulls. Je pensais que toutes les adolescentes du monde s’intéressaient aux vêtements. Je suis arrivée dans la mode par hasard, je ne savais pas ce que je voulais faire… Anthropologue ? Pédopsychiatre ? J’ai commencé par être mannequin en dilettante, me disant que c’était un moyen de gagner un peu d’argent de poche. En fait, je ne m’autorisais pas l’idée que j’aimais la mode.
À l’époque, les défilés s’adressaient principalement à la presse ou aux professionnels de la mode, alors les filles avaient de vraies têtes, de grands nez, beaucoup de personnalité. Je me souviens par exemple que lorsqu’on essayait d’entrer dans les tentes des défilés avec les copines, les gars de la sécurité ne nous croyaient pas quand on leur disait qu’on était mannequins… Ils s’attendaient à voir des pin-up ! C’était nouveau, une fille un peu androgyne, avec très peu de maquillage, un Perfecto noir… Il y avait quand même des gens qui pensaient que j’étais droguée… Je ne savais pas défiler, j’étais ultratimide. Tout ce que j’ai fait sur le podium, c’était un peu par accident : parce que défiler sans sourire, je n’étais pas capable de faire ça ! Mes défauts sont devenus mes qualités. Moi et d’autres, on a un peu aboli les notions de mignonnerie, de joliesse. Dans les années 1980, il y a eu aussi l’influence notable des Japonais, qui faisaient défiler les filles sans maquillage, les cheveux défaits. Moi-même, la première fois que j’ai défilé pour Comme des Garçons, je trouvais ça un peu bizarre : on était toutes en noir, sans collant, avec des godillots…
Je ne savais pas défiler, j’étais ultratimide. Tout ce que j’ai fait sur le podium, c’était un peu par accident : parce que défiler sans sourire, je n’étais pas capable de faire ça !
Ines de la Fressange
C’était aussi une époque assez misogyne, non ?
Il y avait beaucoup de préjugés à propos des mannequins. On pensait qu’elles ne mangeaient que des feuilles de salade, qu’elles étaient là pour trouver un mari… Avec l’arrivée du prêt-à-porter, à la fin des années 1970, les défilés sont devenus de vrais événements qui touchaient des gens qui ne faisaient pas partie du monde de la mode. Il y avait Montana, Mugler, Gaultier, Castelbajac… Les journaux se sont alors intéressés au phénomène – et aux mannequins. Il suffisait de dire une banalité pour qu’on vous trouve absolument brillante. J’ai eu une moitié de page dans Le Monde, puis une page dans le Herald Tribune… C’est allé assez vite pour moi. Et puis je jouais le jeu, j’acceptais les interviews, j’allais à la télévision. On me mettait à toutes les sauces : une fois, en couverture de L’Express, on me présentait comme le parangon de la bourgeoisie française… Quelques mois plus tard, dans Le Nouvel Obs, on parlait « d’aristocratie française » . C’était marrant !
La mode a beaucoup changé depuis. Quel regard portez-vous sur l’industrie actuelle ?
Ça rassure les hommes d’affaires de faire des réunions, des camemberts dans un tableau Excel, des plans de développement… Moi, ça me fait hurler de rire. On ne peut pas prévoir ce qui va marcher, ce qui va rester. Regardez les classiques comme le 2.55 de Chanel : un petit sac boursouflé, matelassé, avec une chaîne toute fine, des proportions un peu absurdes… Ou le Kelly d’Hermès, à l’origine un sac pour nourrir les chevaux, qu’une princesse monégasque demande en plus petit. La mode, c’est l’inattendu, l’accident. Il faut admirer la tradition, mais oublier la convention. S’il n’y a plus de risque, la mode devient trop aseptisée. Et mortelle. Lorsque je travaillais avec Karl Lagerfeld, tout se faisait dans la spontanéité et la drôlerie. Et une liberté totale. Je me souviens d’une fois où Karl avait imaginé une collection inspirée par la dégaine de l’écrivain Paul Léautaud, avec de grands manteaux en tweed. En guise de ceinture, il m’avait mis une corde, car il trouvait que Léautaud avait une allure de clochard superbe… Un autre jour, inspiré par une exposition consacrée au peintre Watteau qu’il avait adorée, il avait décidé de m’habiller en « Gilles » , comme sur la célèbre toile Bref, il y avait beaucoup de fantaisie, de rigolade. Et pas un homme d’affaires pour dire qu’il fallait montrer des sacs sur le podium… Je ne sais pas si ça pourrait se passer comme ça aujourd’hui.
Je pense que pour que la mode reste vivante, il faut en passer par le mauvais goût, il faut en passer par le risque : c’est l’école Chanel. Il faut se souvenir que Coco s’habillait en noir, une couleur réservée jusqu’alors aux veuves. Elle a popularisé les bijoux fantaisie, qui faisaient très « femme de mauvaise vie » , elle allait sur les champs de courses avec des chapeaux en feutre, alors qu’à l’époque les femmes avaient de grands couvre-chefs avec des oiseaux et des fleurs. C’était comme être punk ! J’ai appris que pour faire un parfum, il faut des essences rares, les meilleures fleurs du monde, des extraits extraordinaires… Et pour lier le tout, un produit qui sent vraiment très, très mauvais. La mode, c’est pareil.
Je déteste tous ces gens qui détestent l’époque
Ines de la Fressange
Source de l’article : Madame Figaro



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