Grand format Les archives de Maurice Pons, un trésor littéraire préservé dans l’Eure

À Louviers, à l’étage du Pôle archives Seine-Eure, les écrits, carnets, cartes, correspondances de Maurice Pons sont collectés dans des dizaines de boîtes rangées sur plusieurs étagères.

Lorsque Vanina Gasly, la responsable du service, a reçu les documents appartenant à l’écrivain, un travail titanesque mais passionnant l’attendait. L’archiviste s’y était préparée puisqu’à la mort de Maurice Pons en juin 2016, elle avait été accueillie au Moulin d’Andé, là où l’écrivain a passé la majeure partie de sa vie : « J’ai d’abord rencontré le neveu de Maurice Pons, Bernard Queysanne, et la propriétaire du moulin, Suzanne Lipinska. Elle m’a fait entrer dans la chambre de l’auteur, il y avait des livres et des écrits partout, rien n’était organisé ! » .

Le constat fut le même à la réception des archives cinq ans plus tard.

Préserver les traces de l’auteur

Le Pôle archives Seine-Eure n’existe pas encore en 2016 – il ne sera créé qu’en 2018. Pendant plusieurs années, Suzanne Lipinska et Bernard Queysanne hésitent sur le destin des archives. Lui plaide pour les confier à la collectivité locale, convaincu qu’il faut « préserver les traces de Maurice Pons sur le territoire où il a vécu soixante ans » . Elle est plus réticente et envisage plutôt un dépôt à l’Imec (Institut mémoires de l’édition contemporaine), à côté de Caen, où l’auteur avait déjà versé quelques documents. Finalement, une convention est signée entre l’héritier et l’Agglomération Seine-Eure en 2020.

Une fois le fonds récupéré en 2021, les archivistes ont commencé leur travail de recensement : carnets de souvenirs de jeunesse, correspondance professionnelle et personnelle, écrits littéraires… « Il a fallu trouver une colonne vertébrale pour organiser tous ces documents » , confie Vanina Gasly, quatre ans après le début de l’inventaire. Car au fur et à mesure du classement, les écrits révèlent un homme à plusieurs facettes : l’auteur, le traducteur (il a traduit, entre autres, les écrivains américains Tennessee Williams et Norman Mailer), le journaliste, le scénariste bien sûr, mais également l’homme engagé, le militant.

Théâtre et carnets intimes

À sa mort, le 8 juin 2016, Le Monde lui avait consacré un article rappelant que, dans un des rares entretiens de l’auteur, il voyait sa vie comme « complètement incohérente » .

Maurice Pons est né le 14 septembre 1925 à Strasbourg. Il grandit aux côtés de ses cinq frères et sœurs. Son père est professeur de littérature médiévale anglaise à l’université. Très tôt, Maurice Pons découvre l’œuvre de Jonathan Swift, dont son père est le spécialiste.

Étudiant, il opte pour la faculté de philosophie. Passionné de théâtre, il monte avec des amis de la Sorbonne une troupe, les Théophiliens, qui met en scène des textes de littérature médiévale comme Aucassin et Nicolette. Déjà, il consigne ses souvenirs dans ses premiers carnets intimes. Peu à peu, Maurice Pons délaisse les bancs de l’université pour se tourner vers d’autres activités. L’engagement prend alors une place importante dans sa vie. Il devient militant communiste et, pendant la guerre d’Algérie, s’oppose au gouvernement français, dénonçant les crimes envers les Algériens. « Il envoyait des livres aux prisonniers du FLN (Front de Libération Nationale) » , raconte Vanina Gasly.

L’engagement : l’Algérie puis le Japon

En 1960, il fait partie des signataires du Manifeste des 121, une « déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » , signée par des intellectuels, des universitaires et des artistes. « On ne sait pas exactement jusqu’où son engagement est allé – s’il a tracté ou s’il a caché des membres du FLN -, mais on sait qu’il a été cité à comparaître devant le tribunal militaire au procès du réseau Jeanson » , poursuit l’archiviste.

Deux de ses textes évoqueront la guerre d’Algérie : Le Passager de la nuit et Le Cordonnier Aristote. « Le Moulin, c’était leur bébé à tous les deux » Vanina Gasly, responsable du Pôle archives Seine Eure

En 1960, l’écrivain est installé depuis trois ans au Moulin d’Andé. Une amitié forte le lie alors à Suzanne Lipinska.

La jeune femme commence à faire de son moulin – un cadeau de son père – un lieu de résidence pour auteurs, réalisateurs, scénaristes, où débattent les intellectuels sur le militantisme anticolonial. « Le Moulin, c’est leur bébé à tous les deux. Maurice Pons gérait la logistique, l’accueil des invités… Dans ses correspondances, on découvre son quotidien aux côtés de Suzanne Lipinska » , reprend Vanina Gasly. Maurice Pons y fréquentera Georges Perec – qui, lui aussi, avait un temps élu domicile au Moulin – et surtout François Truffaut, avec lequel il a collaboré sur le court-métrage Les Mistons. « Lorsqu’il s’installe au Moulin, Maurice Pons a déjà publié quelques livres, mais la majeure partie de son œuvre sera écrite ici, dans sa chambre » , rappelle l’archiviste.

Les carnets de l’auteur dévoilent également ses nombreux voyages au Liban, au Maroc, au Japon, en Europe de l’Est, où son œuvre a été traduite et appréciée. De nombreux récits de voyages sont conservés aux archives.

À la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, Maurice Pons s’engage dans un autre combat. En 1964, il part au Japon comme journaliste pour couvrir les Jeux olympiques de Tokyo. Il y rencontre un couple d’Américains qui va le sensibiliser au sort des survivants d‘Hiroshima.

Le récit fantastique

Dans ses écrits, la fin de la guerre d’Algérie marque une rupture. L’écrivain va changer de registre en explorant le genre fantastique.

Dans La Passion de Sébastien N., paru en 1968, il décrit le fiasco de la vie sentimentale et sexuelle de Sébastien, qui finira par s’épanouir en tombant amoureux d’une voiture. L’artiste Pierre Garcette offrira à Maurice Pons un résumé en trois dimensions de son roman, conservé au Pôle archives : une sorte de rébus énigmatique et symbolique retraçant la passion de Sébastien pour sa voiture.

Dans Mademoiselle B., le lecteur frissonne devant cette héroïne vêtue de blanc qui pousserait ses prétendants au suicide dans les environs d’un village qui ressemble fort à Andé.

Des textes surprenants, loufoques, de doux délires qui, à la fin des années 1960, trouvaient un écho complice dans l’ambiance festive, amicale et communautaire du Moulin. Cette effervescence intellectuelle est décrite dans ses écrits personnels : « La correspondance de Maurice Pons dévoile que Suzanne Lipinska avait un rôle moteur dans son travail d’écriture. Elle l’encourageait, lui posait des questions sur ses romans, voulait savoir où il en était » , indique Vanina Gasly, montrant une boîte entière comprenant la correspondance entre Suzanne Lipinska et Maurice Pons. « Il y a des milliers de lettres » , résume l’archiviste en contemplant les boîtes d’archivage.

Un bourreau des cœurs

Une correspondance avec sa famille, ses amis, ses partenaires de combat, des artistes et auteurs (Andrée Chedid, Alain Cavalier, Robert Enrico…), mais également avec ses admirateurs – et surtout ses admiratrices. Un bourreau des cœurs, qui a divorcé de sa première et unique épouse aussi rapidement qu’il s’était marié. Angela, Danièle, Annie, Babette, Ève, Cassandra, Cécile, Emmanuelle… des dizaines de noms de femmes signent les missives adressées à Maurice Pons. Des amitiés fortes et des amoureuses désespérées d’être sans nouvelles de l’être aimé…

En 2016, à 91 ans, Maurice Pons décède. Ses cendres reposent au pied d’un arbre du Moulin d’Andé, son lieu de vie et de création. Ses lettres, carnets et écrits personnels sont désormais conservés au Pôle archives Seine-Eure, qui assure la transmission de son héritage littéraire.

En 2025, à l’occasion du centenaire de l’auteur, le Moulin d’Andé a honoré sa mémoire à travers un week-end d’hommage, ponctué de lectures, de projections et de témoignages célébrant la modernité et la liberté d’un écrivain inclassable.

Source de l’article : Actu.fr