Franchise chinoise des droits de douane : l’impact attendu pour le Made in Morocco
Dès le 1er mai 2026, la Chine supprimera les droits de douane pour le Maroc, une annonce aux allures de révolution commerciale. Pourtant, derrière l’effet d’annonce diplomatique, l’économiste Omar Bakkou livre aux Inspirations ÉCO une analyse sans concession : entre bras de fer avec Washington et recyclage de 3.100 milliards de dollars d’excédents, Pékin jouerait sa propre partition. Pour le Royaume, l’impact pourrait s’avérer négligeable : entre déficit abyssal, barrières logistiques et dépendance aux matières premières, le « Made in Morocco » est-il réellement de taille face au géant asiatique ? Décryptage.
Les questions sur l’impact des mesures de suppression des droits de douane sur les exportations marocaines vers la Chine se posent désormais avec une acuité particulière au sein des cercles économiques du Royaume. Alors que l’annonce de Pékin de libéraliser l’accès à son marché pour 53 pays africains dès le 1er mai 2026 a fait la une de l’actualité internationale, l’heure est à l’analyse de fond pour les opérateurs nationaux. Si l’effet d’annonce suggère une ère nouvelle pour le « Made in Morocco » , les chiffres actuels rappellent l’ampleur du fossé structurel à combler.
Sur les sept premiers mois de 2025, les exportations marocaines vers la Chine plafonnent à 6,91 milliards de dollars, bien qu’en hausse de 10%, tandis que les flux inverses dépassent les 52,9 milliards de dollars. Ce déséquilibre chronique, marqué par un déficit abyssal, interroge sur la capacité réelle du Maroc à transformer ce qui pourrait n’être qu’une formalité administrative en un véritable levier de croissance industrielle durable.
Une manœuvre géopolitique sur fond de rivalité sino-américaine
Pour Omar Bakkou, économiste, chercheur et spécialiste reconnu des équilibres monétaires et des échanges internationaux, cette décision chinoise ne doit pas être interprétée comme un simple geste économique isolé. Elle s’inscrit dans une logique de puissance et une vision de long terme bien précise qui dépasse les simples relations bilatérales. Interrogé par Les Inspirations ÉCO, il décrypte les motivations profondes de Pékin en mettant en lumière deux piliers fondamentaux : « Cette inflexion de la politique commerciale chinoise répondrait à des déterminants structurels profonds. Sur le plan géopolitique, elle s’insère de manière pragmatique dans le bras de fer stratégique et la reconfiguration des blocs qui opposent actuellement Pékin à Washington » , avance-t-il.
Il s’agirait d’un levier de soft-power visant à consolider l’axe Sud-Sud. Cette lecture géopolitique place le Maroc au cœur d’une stratégie de renforcement du « Sud Global » . En supprimant les barrières tarifaires, la Chine chercherait à sécuriser ses alliés diplomatiques et ses routes d’approvisionnement stratégiques face aux pressions protectionnistes croissantes du bloc occidental. Mais au-delà de la diplomatie des sommets, l’enjeu serait avant tout financier et monétaire, soutient également notre économiste.
Avec un excédent commercial extérieur colossal, qui avoisine les 3.100 milliards de dollars, la Chine se retrouverait face à un défi de gestion inédit de ses propres richesses.
Recyclage des excédents : Transformer l’épargne en consommation « Sur le volet macroéconomique, la Chine déploierait une stratégie d’ajustement visant à résorber l’excédent massif de sa balance courante. Face à des réserves de change qui avoisinent les 3.100 milliards de dollars, l’enjeu serait l’allocation efficiente de ces capitaux. En favorisant l’accélération des importations, Pékin choisit de transformer une épargne extérieure dormante en un levier d’amélioration du niveau de vie domestique et de soutien à ses chaînes de valeur industrielles » , analyse-t-il. En somme, Pékin préfèrerait désormais importer des biens qui servent son industrie et sa consommation intérieure plutôt que de laisser les devises s’accumuler dans des actifs financiers souvent volatils.
Une structure d’exportation marocaine trop rigide
Cependant, malgré ce besoin chinois d’absorber des produits extérieurs pour doper son marché interne, le diagnostic pour le tissu exportateur marocain reste sans réelle perspective de sursaut. Pour le Maroc, l’impact global de ces mesures sera vraisemblablement négligeable, selon notre spécialiste.
Cette conclusion, bien que décevante pour les partisans d’un grand soir de l’exportation vers l’Asie, repose sur la nature même de nos échanges actuels. La structure des exportations marocaines vers la Chine est aujourd’hui principalement concentrée sur les matières premières brutes ou peu transformées, notamment des produits miniers comme le cuivre et ses dérivés.
Pour ces ressources critiques, indispensables à la transition énergétique et technologique chinoise, la demande mondiale est chroniquement supérieure à l’offre disponible sur le marché. En d’autres termes, la Chine a besoin de ces produits pour faire tourner ses usines. « Le débouché pour nos exportations extractives est structurellement garanti par l’étroitesse de l’offre mondiale face à une demande chinoise inélastique. Dans cette configuration de marché quasi-monopolistique sur certains segments minéraux, l’avantage tarifaire serait neutre : le flux transactionnel est assuré indépendamment des barrières douanières, faute de compétition réelle » , explique Omar Bakkou.
Dès lors, la franchise douanière de 2026 ne fera qu’augmenter légèrement la marge nette de quelques grands opérateurs miniers déjà installés, sans pour autant stimuler une diversification réelle de l’offre marocaine vers des produits manufacturés à plus forte valeur ajoutée.
Le défi de la compétitivité et de la logistique internationale
Le véritable point de blocage, que cette mesure douanière ne saurait résoudre, réside dans la compétitivité intrinsèque de l’industrie marocaine. Sur le volet purement industriel, une majorité écrasante des entreprises nationales restera non compétitive face à l’ogre manufacturier chinois, même avec des droits de douane ramenés à zéro.
La fiscalité douanière n’est en effet qu’un paramètre mineur dans l’équation complexe de l’exportation. De nombreux autres facteurs structurels pèsent lourdement sur le coût final et l’attractivité des produits marocains.
Le coût de l’énergie au Maroc, malgré les investissements massifs dans les énergies renouvelables, demeure un frein pour les industries de transformation, tout comme le coût et surtout la qualification de la main-d’œuvre. Cette dernière doit encore opérer une montée en gamme significative pour répondre aux standards de précision, de packaging et aux exigences de qualité extrêmement pointus de la nouvelle classe moyenne chinoise.
Sur ce point, l’expert Omar Bakkou met particulièrement l’accent sur un obstacle physique et financier de taille : la baisse du transport international. Mais, là encore, les coûts logistiques et les délais de transit annihilent bien souvent l’avantage concurrentiel gagné par la suppression des taxes de 5% ou 10%. Exporter un produit manufacturé du Maroc vers la Chine coûte cher, nécessite une logistique sans faille et une maîtrise des flux tendus que peu de PME marocaines possèdent aujourd’hui.
Le fret maritime mondial reste un marché volatil où le Maroc, par son éloignement de l’Asie, part avec un handicap naturel que seul un volume massif ou une valeur ajoutée exceptionnelle, comme celle de certains produits de luxe ou technologiques, pourrait compenser.
La forteresse des barrières non-tarifaires
Par ailleurs, l’idée que le marché chinois s’ouvre « facilement » grâce à une signature douanière est fausse. Si la porte douanière s’entrouvre, la forteresse normative et administrative, elle, reste extrêmement bien gardée. Les barrières non-tarifaires, telles que les accréditations sanitaires et phytosanitaires de la GACC (General Administration of Customs of China), représentent un défi bureaucratique et technique bien plus redoutable que les simples droits de douane.
Pour de nombreux secteurs porteurs, comme l’agro-industrie ou les cosmétiques, obtenir le droit de cité en Chine demande des années d’audit, des certifications spécifiques et une traçabilité exemplaire, des investissements lourds que la « Franchise 2026 » ne vient en rien financer ou simplifier.
Ainsi, pour notre expert en tout cas, l’initiative chinoise de 2026 doit être vue pour ce qu’elle est réellement : un outil de recyclage d’excédents financiers pour Pékin et un levier de soft-power diplomatique dans une période de tensions mondiales. Sans une refonte profonde de la compétitivité du Royaume, incluant une baisse drastique des coûts énergétiques pour l’industrie, une montée en compétence technologique de la force de travail et surtout une optimisation de la logistique internationale, le Maroc continuera d’exporter ses minerais vers la Chine et d’importer des produits finis.
Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ÉCO
Source de l’article : LesEco.ma



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