Filière des lichens : les conditions d’émergence d’une filière durable
Longtemps cantonnés à des usages informels, les lichens du Moyen-Atlas font désormais l’objet d’une démarche structurée visant à évaluer leur potentiel écologique et économique. À travers une double étude menée à Khénifra et à l’échelle nationale, le Maroc s’engage dans l’exploration méthodique d’une ressource forestière non ligneuse, avec l’ambition de poser les bases d’une filière durable, encadrée et génératrice de valeur pour les territoires ruraux.
Longtemps relégués au rang de ressource marginale, les lichens pourraient bien changer de statut dans les mois à venir. À travers le lancement d’un vaste programme d’études, le Maroc engage une réflexion structurante sur le potentiel écologique, économique et social de ces produits forestiers non ligneux, au cœur des écosystèmes du Moyen-Atlas.
L’initiative, portée par Socodevi dans le cadre du projet FERMA, ambitionne de poser les bases d’une filière durable, traçable et créatrice de valeur, en particulier pour les communautés rurales et les coopératives locales.
Au centre de cette démarche, un appel d’offres divisé en deux lots complémentaires et indissociables. Le premier porte sur la caractérisation scientifique et écologique des lichens dans la région de Khénifra, incluant ses forêts et son Parc national. Le second vise une analyse complète de la filière des lichens à l’échelle nationale, depuis les pratiques de collecte jusqu’aux débouchés commerciaux potentiels, tant sur les marchés locaux qu’internationaux
Khénifra, laboratoire naturel du Moyen-Atlas
Le choix de Khénifra n’est pas anodin. Située au cœur d’un massif forestier dominé par les cédraies d’Ajgdir, Kerrouchen et Itzer, la région constitue un habitat particulièrement favorable à une diversité lichénique encore largement méconnue.
Ces organismes, issus d’une symbiose entre champignons et algues ou cyanobactéries, jouent un rôle écologique majeur tout en étant traditionnellement collectés par les populations riveraines. L’étude de caractérisation prévue doit permettre d’établir un inventaire précis des espèces présentes, d’évaluer leur état de conservation et de cartographier leur répartition à l’aide d’outils SIG.
Elle intégrera également une analyse fine des pratiques de cueillette, de leurs impacts environnementaux et de la répartition genrée des rôles au sein des communautés locales. L’objectif est clair : déterminer ce qui peut être exploité, à quelles conditions, et dans quelles limites, sans compromettre l’équilibre des écosystèmes forestiers.
De la ressource brute à la logique de filière
Au-delà du diagnostic écologique, le projet se distingue par sa volonté d’inscrire le lichen dans une véritable logique de chaîne de valeur.
L’étude de la filière nationale devra ainsi répondre à une question centrale : le Maroc dispose-t-il aujourd’hui des conditions nécessaires pour structurer une filière lichen viable, ou s’agit-il encore d’un secteur émergent nécessitant une phase préalable de mise à niveau ? Cette analyse couvrira l’ensemble des maillons de la chaîne : acteurs impliqués, volumes collectés, circuits de commercialisation, usages finaux, prix pratiqués et potentiel de transformation.
Une attention particulière sera accordée aux débouchés à forte valeur ajoutée, notamment dans les secteurs de la cosmétique, de la parfumerie et de la pharmacie, où les lichens sont déjà utilisés à l’international.
Gouvernance, cadre juridique et inclusion économique
Autre dimension structurante du projet : l’analyse du cadre juridique et institutionnel. L’étude devra identifier les freins réglementaires à l’organisation de la filière, qu’il s’agisse de l’accès aux autorisations, de la gestion foncière ou des obligations environnementales.
Elle proposera également des scénarios d’amélioration et des pistes de simplification administrative, afin de faciliter l’émergence d’acteurs organisés, notamment sous forme de coopératives ou de groupements d’intérêt économique.
Inscrite dans le projet « Femmes résilientes au Moyen-Atlas » , la démarche accorde une place centrale à l’inclusion économique des femmes. L’analyse socio-économique intégrera explicitement les dynamiques de genre, avec pour objectif d’orienter les investissements vers des modèles équitables et créateurs de revenus durables pour les populations locales.
Une feuille de route pour une ressource stratégique
À l’issue des travaux, attendus sur une durée globale de trois mois, le projet devra livrer une feuille de route opérationnelle pour le développement d’une filière lichen durable au Maroc. Celle-ci comprendra un plan d’action stratégique, des modèles économiques adaptés aux structures locales, ainsi qu’un guide de bonnes pratiques pour une gestion responsable de la ressource.
Au-delà du lichen lui-même, l’initiative illustre une évolution plus large de la politique forestière marocaine : valoriser les produits non ligneux comme leviers de développement territorial, tout en conciliant préservation de la biodiversité et inclusion socio-économique. Une approche qui pourrait, à terme, servir de modèle pour d’autres ressources naturelles encore sous-exploitées du Royaume.
Sami Nemli / Les Inspirations ÉCO
Source de l’article : LesEco.ma



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