Filière avicole : une situation particulièrement préoccupante ?

Filière avicole : une situation particulièrement préoccupante ?

Face à une demande nationale soutenue en viandes blanches, les acteurs de la filière avicole ont fortement augmenté leurs capacités de production en 2025. Les chiffres fournis par la FISA montrent que la production hebdomadaire de poussins de chair a atteint près de 10,4 millions d’unités en 2025, soit une progression d’environ 11% par rapport à 2024.

Dans le même temps, la production de viandes de volailles a enregistré une hausse de l’ordre de 14%. Ces performances résultent d’une stratégie anticipative, selon la fédération avicole, destinée à éviter toute pénurie et à contribuer à la stabilité des prix au bénéfice du pouvoir d’achat des ménages.

Mais l’excès d’offre, non encadré par des mécanismes régulateurs adaptés, a progressivement retourné l’effet escompté : la pression sur les prix à la production s’est intensifiée jusqu’à provoquer un effondrement, particulièrement douloureux pour les maillons les plus fragiles de la chaîne.

Effondrement des prix à la source : qui paie la note ?

La conséquence la plus tangible de cette surproduction est la chute des prix payés aux producteurs. Selon la FISA, le prix unitaire du poussin est tombé à environ 0,5 dirham, un niveau qualifié de « largement inférieur » aux coûts réels de production.

Pour les éleveurs de poulets de chair, les prix à la sortie des fermes oscillent depuis le dernier trimestre 2025 entre 9 et 12 dirhams le kilogramme de poulet vif, fourchette qui ne permet pas, selon la fédération, de couvrir les charges d’alimentation animale, d’énergie et de services vétérinaires. Ces écarts entraînent des pertes financières importantes et menacent la viabilité de nombreuses unités de production.

La situation exige une question simple mais cruciale : comment des prix à la production aussi bas ne se traduisent-ils pas par une baisse équivalente pour le consommateur final ? La réponse tient, pour la FISA, à des dysfonctionnements structurels du circuit de commercialisation.

La chaîne de commercialisation mise en cause

La Fédération pointe du doigt la multiplicité des intermédiaires, des circuits de distribution cloisonnés et, plus généralement, des pratiques spéculatives qui empêchent la baisse du prix à la production d’être répercutée vers le bas dans les rayons. Autrement dit, la valeur créée (ou perdue) en amont n’est pas correctement répartie entre les acteurs, et le consommateur final ne bénéficie pas de l’ajustement qui devrait théoriquement suivre un recul des prix agricoles.

Cet emballement du circuit commercial a un effet pervers : il fragilise les producteurs sans pour autant améliorer le pouvoir d’achat des ménages. À terme, si les producteurs réduisent leurs volumes ou ferment leurs exploitations, la conséquence logique serait une contraction de l’offre et, à nouveau, un renchérissement des prix côté consommateur, un effet « yo-yo » dont la filière avicole porte déjà les stigmates.

Alimentation animale : la goutte d’eau qui menace d’engloutir la filière avicole

La crise se double d’une difficulté logistique récente mais majeure, à savoir les perturbations météorologiques qui ont empêché le déchargement de navires dans les ports de Casablanca et d’El Jorf Lasfar, provoquant une pénurie de matières premières destinées aux usines d’aliments pour bétail.

Résultat : ruptures de stocks, augmentation prévisible des coûts de production (notamment par application de pénalités de retard) et tensions à court terme sur l’approvisionnement des élevages. La FISA demande la sécurisation immédiate des chaînes d’approvisionnement pour éviter que ce choc d’offre sur les intrants ne se traduise par une flambée des coûts ou par des arrêts d’activité.

Il s’agit ici d’une vulnérabilité logistique qui renforce la dépendance d’une filière avicole stratégique à des flux internationaux de matières premières et la faiblesse des marges de manœuvre des industriels locaux lorsqu’un aléa portuaire survient.

Les propositions de la FISA : réorganiser la filière avicole avant qu’il ne soit trop tard

Face à l’aggravation des déséquilibres, la FISA insiste d’abord sur la sécurisation des intrants indispensables à la production. La Fédération demande la mise en place de mécanismes visant à garantir l’approvisionnement régulier des unités industrielles en matières premières via des procédures de déchargement prioritaires, des facilités logistiques aux ports et la constitution de stocks stratégiques, pour éviter que des aléas ponctuels ne se traduisent immédiatement par des ruptures d’activité et des surcoûts pour les éleveurs.

Autre axe majeur, la refonte de l’organisation de la filière avicole. Pour la FISA, il s’agit de repenser la chaîne de production et de commercialisation afin d’améliorer la coordination entre volumes produits et besoins réels du marché à travers une meilleure planification des approvisionnements, la contractualisation amont-aval et des instruments d’observation des flux qui permettront, selon la fédération, d’atténuer les effets d’une production mal calibrée et de limiter les phénomènes de surproduction ponctuelle.

La fédération appelle également à un encadrement plus strict des circuits de distribution. Elle pointe la multiplication des intermédiaires et les pratiques spéculatives qui, selon elle, empêchent la baisse des prix à la production d’être répercutée sur le consommateur. Des mesures destinées à réduire les marges d’intermédiation non justifiées et à renforcer la transparence des prix dans les différentes étapes de la commercialisation figurent donc parmi les priorités avancées.

Enfin, la FISA préconise l’adoption d’outils de régulation conjoncturelle destinés à protéger les maillons les plus fragiles en période de choc. Elle propose ainsi des filets de soutien temporaires, des mécanismes de stockage public ou privé et des dispositifs de stabilisation des prix. Ces instruments, souligne la fédération, doivent permettre d’accompagner les exploitations en difficulté et d’éviter des fermetures massives, tout en laissant la souplesse nécessaire pour que le marché puisse s’ajuster sans créer de nouvelles distorsions.

La fédération insiste en outre sur la nécessité d’un dialogue urgent entre professionnels, autorités portuaires, opérateurs logistiques et pouvoirs publics pour coordonner une réponse conjoncturelle aux ruptures d’approvisionnement et, plus structurellement, définir un cadre de régulation capable d’absorber les chocs futurs.

Quel rôle pour les pouvoirs publics et quelles politiques à envisager ?

Plusieurs leviers publics peuvent utilement compléter les demandes de la FISA. À court terme, l’État peut faciliter les opérations portuaires et lever les obstacles aux déchargements lorsqu’ils relèvent de contraintes temporaires (coordination météo, priorisation des cargaisons stratégiques, facilités administratives). Un effort de transparence sur les marges pratiquées dans la chaîne de commercialisation permettrait par ailleurs de détecter et sanctionner d’éventuelles pratiques abusives.

À moyen terme, des dispositifs de gestion de la production avicole (quotas souples, observatoire des prix et des volumes, incitations à la contractualisation amont-aval) pourraient réduire l’asymétrie entre les acteurs. Enfin, des mesures ciblées d’appui (crédits bonifiés, reports fiscaux, accompagnement technique) aideraient les exploitations en difficulté à tenir le temps qu’un rééquilibrage du marché s’opère.

Toutes ces options impliquent cependant un pilotage fin afin d’éviter d’introduire des distorsions supplémentaires : une régulation trop lourde ou des subventions mal calibrées risquent d’enrayer l’ajustement du marché et de créer des effets d’aubaine.

La filière avicole représente une part importante de l’approvisionnement en protéines animales pour de larges segments de la population. Sa fragilisation menace non seulement les emplois liés à la production et à la transformation, mais aussi l’accès des ménages à une source alimentaire essentielle.

Dans ce contexte, la réaction des autorités et des acteurs privés dans les semaines à venir sera déterminante : il s’agit d’éviter qu’une crise de prix à la source ne se transforme en crise d’offre durable, avec les conséquences sociales et économiques que cela entraînerait.

Source de l’article : Lebrief

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