Entretien avec Dr Sofia Ghacham, fondatrice de Women in AI Morocco: « L’IA a besoin de la diversité des regards pour être pertinente et éthique »
Femmes et technologies
Dans un monde où l’intelligence artificielle (IA) gagne du terrain, la question de l’inclusion et de la diversité se pose avec acuité. Dans cet entretien, Dr Sofia Ghacham, ingénieure et chercheuse en TIC, nous livre sa vision de l’innovation technologique, de l’IA responsable et de l’importance cruciale de la diversité des talents pour construire des technologies éthiques et pertinentes. De ses expériences dans les réseaux mobiles et les systèmes ferroviaires avancés à son engagement pour promouvoir la place des femmes dans l’écosystème de l’IA, elle nous éclaire sur les enjeux et les opportunités pour les générations futures.
ALM : Vous avez forgé votre carrière dans les réseaux mobiles et les systèmes ferroviaires avancés. Comment votre formation en génie électrique a-t-elle façonné votre vision de l’innovation technologique aujourd’hui ?
Sofia Ghacham : Ma formation en génie électrique m’a appris à comprendre les systèmes complexes dans leur globalité : comment les technologies interagissent, comment elles sont déployées à grande échelle et surtout comment elles doivent répondre à des exigences fortes de fiabilité, de sécurité et de performance.
Travailler sur des infrastructures critiques comme les réseaux de communication ou les systèmes ferroviaires m’a donné une vision très concrète de l’innovation : une innovation utile est celle qui améliore réellement les systèmes existants et qui répond à des besoins réels de la société. Aujourd’hui, cette approche guide également ma réflexion sur l’intelligence artificielle (IA). L’IA n’est pas seulement une technologie émergente : c’est un outil puissant qui doit être conçu et déployé de manière responsable, sécurisée et au service du développement économique et social.
Vous êtes également fondatrice de Women in AI Morocco en 2025. Comment est née cette initiative ?
Women in AI Morocco est née d’un constat simple : l’IA transforme profondément nos sociétés, mais les femmes restent encore sous-représentées dans cet écosystème. L’idée de lancer une initiative nationale a commencé à prendre forme lors de ma participation au programme TechWomen, une initiative du Département d’État américain qui connecte des femmes leaders en STEM issues de différents pays avec l’écosystème technologique de la SiliconValley. Cette expérience a été très marquante pour moi : elle m’a permis de découvrir la force des réseaux technologiques internationaux, le rôle des communautés dans l’émergence d’écosystèmes innovants et l’impact que peuvent avoir des initiatives structurées pour encourager la participation des femmes dans les technologies.
Je suis revenue de cette expérience convaincue de la nécessité de contribuer à mon tour au développement d’une dynamique à fort impact. C’est dans cette perspective que j’ai fondé Women in AI Morocco, en lien avec le réseau international Women in AI présent dans de nombreux pays. Notre ambition est triple : sensibiliser les jeunes talents aux opportunités offertes par l’intelligence artificielle, accompagner les femmes qui souhaitent évoluer dans ce domaine et contribuer à structurer un écosystème national d’IA plus inclusif, en favorisant les collaborations entre chercheurs, entrepreneurs, institutions et acteurs industriels.
Si vous deviez définir en une phrase la relation entre la Femme et l’IA, que diriez-vous ?
L’intelligence artificielle a besoin de la diversité des regards pour être pertinente et éthique : intégrer pleinement les femmes dans cet écosystème n’est pas seulement une question d’égalité, c’est une condition essentielle pour concevoir des technologies plus justes, plus inclusives et plus représentatives de la société.
Comment analysez-vous la place des femmes dans l’écosystème IA au niveau national ?
Le Maroc dispose d’un potentiel très intéressant. Nous avons de nombreuses jeunes femmes talentueuses dans les filières scientifiques, les écoles d’ingénieurs et les universités. Cependant, leur présence diminue souvent à mesure que l’on avance dans la carrière, notamment dans les postes de recherche avancée, d’entrepreneuriat technologique ou de leadership dans l’IA. L’enjeu aujourd’hui est donc de transformer ce potentiel académique en une présence plus forte dans l’écosystème professionnel, en créant davantage d’opportunités, de visibilité et de réseaux pour les femmes dans les domaines de l’intelligence artificielle.
Comment comptez-vous connecter les talents marocains féminins aux opportunités que l’IA présente ?
Notre approche repose sur plusieurs axes complémentaires. Tout d’abord, la sensibilisation et la formation, afin d’encourager davantage de jeunes femmes à s’orienter vers les domaines liés à l’intelligence artificielle.
Ensuite, le mentorat et la mise en réseau, qui sont essentiels pour accompagner les talents dans leur évolution professionnelle. Enfin, nous souhaitons développer des collaborations internationales, afin de connecter les talents marocains aux dynamiques globales de l’IA et de créer des passerelles avec les écosystèmes technologiques internationaux.
Selon vous, quels sont les freins structurels qui limitent encore l’accès des femmes aux carrières en IA et dans les technologies de pointe ?
Les freins sont multiples et souvent systémiques. On peut citer les stéréotypes persistants autour des métiers scientifiques, ainsi que la rareté de modèles féminins visibles dans certains domaines technologiques.
Il est donc essentiel d’agir à plusieurs niveaux : éducation, visibilité des rôles modèles, politiques d’inclusion dans les organisations et développement de communautés qui soutiennent les femmes dans les technologies.
À quoi ressemblera, selon vous, l’avenir de l’écosystème IA marocain si le pari de l’inclusion n’est pas relevé ?
Un écosystème technologique qui n’intègre pas pleinement la diversité de ses talents se prive inévitablement d’une part importante de son potentiel d’innovation. L’intelligence artificielle est un domaine qui repose sur la diversité des données, des perspectives et des expériences humaines ; si certaines voix restent absentes, les technologies développées risquent d’être moins pertinentes et moins représentatives des réalités de la société. Si le pari de l’inclusion n’est pas relevé, nous risquons de voir se creuser des écarts dans l’accès aux opportunités technologiques et dans la participation aux grandes transformations numériques.
À l’inverse, un écosystème inclusif permet de mobiliser l’ensemble des talents disponibles, d’encourager la pluralité des idées et de renforcer la capacité d’innovation d’un pays. Dans un domaine aussi stratégique que l’intelligence artificielle, l’inclusion n’est pas seulement une question d’équité : c’est un véritable levier de compétitivité et de développement.
Source de l’article : Aujourd'hui le Maroc



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