Enseignement supérieur : l’université entre en zone de turbulence

Validé en deuxième lecture à la Chambre des représentants, le projet de loi 59.24 sur l’enseignement supérieur et la recherche scientifique ouvre une nouvelle étape dans la réforme de l’université marocaine. Mais le texte, défendu par le ministre Azzedine El Midaoui comme une modernisation sans arrière-pensée idéologique, est vivement contesté par le Syndicat national de l’enseignement supérieur, qui appelle à une grève nationale les 3, 4 et 5 février dans les universités publiques.

Dans les amphithéâtres, la réforme ne passe pas. Alors que le Parlement vient de valider une refonte structurante de l’enseignement supérieur, la contestation s’organise, s’affiche et se durcit. Au centre de la tension, le projet de loi 59.24, adopté en deuxième lecture par la Chambre des représentants, et déjà accusé par le Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNESup) d’avoir été conduit sans véritable concertation. Résultat, le syndicat annonce une grève nationale de trois jours au début février prochain, dans un climat où la question de la gouvernance, de la mise en œuvre et même de la gratuité revient comme un point de crispation majeur.

Une adoption en deuxième lecture qui change le tempo

Le texte a franchi une étape décisive, mardi à Rabat. Le projet de loi 59.24 encadrant l’enseignement supérieur et la recherche scientifique a été approuvé par 82 députés, tandis que 33 ont exprimé leur opposition. Une séquence parlementaire qui acte, sur le papier, l’entrée dans une nouvelle architecture pour l’université marocaine.

Présenté par le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, Azzedine El Midaoui, le projet est défendu comme une réforme de modernisation, portée par un objectif d’adaptation aux transformations économiques, sociales et technologiques. Le ministre insiste sur un texte qu’il dit dénué de toute approche idéologique et met en avant un processus d’amendements nourri, avec 52 modifications retenues à la Chambre des représentants, auxquelles s’ajoutent 22 apports de la Chambre des conseillers.

Dans la logique affichée par l’exécutif, l’ambition est de doter l’université de nouveaux outils de pilotage, renforcer la qualité et structurer la recherche et l’innovation, avec une vision plus planifiée du secteur. Sur le fond, la réforme introduit une planification stratégique à travers un schéma directeur de l’enseignement supérieur, présenté comme un instrument d’anticipation des besoins et de réduction des inégalités territoriales. Elle prévoit aussi l’élaboration d’une stratégie nationale dédiée à la recherche scientifique, à l’innovation et au développement technologique. Autre volet mis en avant, la gouvernance. Le texte renforce l’architecture institutionnelle avec la création d’un Conseil des administrateurs, tout en préservant les prérogatives du Conseil de l’université.

La nomination des responsables académiques est encadrée par des cahiers des charges, et la réforme consacre de nouvelles formes de formation, notamment l’enseignement à distance, l’alternance et la formation continue, assorties de mécanismes d’évaluation et de qualité. Derrière ces orientations, l’exécutif défend une université plus agile, mieux alignée sur les mutations du marché du travail, et capable d’accompagner les priorités nationales en matière de compétitivité, de technologie et d’innovation.

Le SNESup dénonce une méthode non participative

Côté syndicats, la lecture est radicalement différente. Dans un communiqué, le Syndicat national de l’enseignement supérieur annonce une grève nationale de trois jours, prévue les 3, 4 et 5 février, dans l’ensemble des universités publiques du Royaume. Le mouvement intervient en réaction à l’adoption du projet de loi 59.24, que le syndicat estime avoir été voté sans véritable concertation avec les enseignants-chercheurs.

Le SNESup dénonce une approche gouvernementale qualifiée de non participative. Même après le renvoi du texte à la Chambre des représentants pour une seconde lecture, le syndicat affirme que ses principales réserves n’ont pas été prises en compte. Le projet de loi est jugé défectueux sur la forme comme sur le fond, et le SNESup rappelle avoir appelé, dès septembre dernier, à geler l’adoption du texte et à relancer un dialogue élargi avec l’ensemble des acteurs du secteur universitaire.

Pour le syndicat, la réforme avance plus vite que la concertation, et le contenu du texte comporte des zones de flou et des risques qu’il juge insuffisamment discutés. Le mouvement annoncé prévoit le boycott des activités pédagogiques, scientifiques et administratives, à l’exception des examens programmés et des manifestations scientifiques déjà prévues. Une manière de maintenir une forme de continuité académique, tout en envoyant un message ferme sur le désaccord.

Pour le vice-secrétaire général du SNESup, Youssef El Kouari, cette grève s’impose face à ce qu’il qualifie d’ignorance persistante des revendications syndicales, après plusieurs mois d’attente d’un dialogue jugé infructueux avec les autorités de tutelle. Derrière la durée limitée de la grève, trois jours, l’enjeu est donc moins une paralysie totale qu’un rapport de force assumé, dans un moment où le texte avance vers son adoption définitive.

La bataille se déplace

Au-delà de l’arrêt de travail annoncé, le SNESup indique activer ses instances internes afin de préparer d’éventuelles actions supplémentaires. Le syndicat entend utiliser cette mobilisation comme levier de pression, notamment sur les textes réglementaires qui devront accompagner l’entrée en vigueur de la loi. C’est là que se cristallise une partie du bras de fer. Même en reconnaissant certaines avancées obtenues dans ses échanges avec le ministère, le SNESup alerte sur plusieurs zones d’ombre majeures.

La question de la gratuité de l’enseignement supérieur est explicitement citée, tout comme les modalités concrètes de mise en œuvre de la réforme. Autrement dit, au-delà du texte, le syndicat redoute la manière dont la réforme sera appliquée et ce qu’elle pourrait produire dans la réalité universitaire, sur les droits des étudiants, l’organisation des établissements et l’équilibre du modèle public.

La séquence actuelle dessine ainsi une réforme qui se veut structurante, mais dont l’acceptabilité sociale et institutionnelle reste loin d’être acquise. Autre signal notable, la contestation ne se limite plus au seul périmètre des universités. Le SNESup critique également la gestion du ministère de l’Éducation nationale, évoquant des dysfonctionnements dans les centres de formation des cadres.

Dans ce contexte, une nouvelle grève nationale est annoncée pour le 22 janvier 2026, marquant l’élargissement du mouvement de contestation à l’ensemble du secteur de l’enseignement supérieur relevant de l’éducation nationale. Cette extension du mécontentement confirme que la réforme, au-delà de sa technicité, touche à un enjeu plus large. Gouvernance, conditions de travail, modèle public, trajectoire des universités, place de la recherche, l’enseignement supérieur se retrouve au croisement d’attentes fortes et de tensions persistantes.

Pourquoi les textes d’application peuvent devenir le vrai champ de bataille

L’adoption d’une loi ne clôt pas une réforme, elle ouvre souvent la phase la plus sensible, celle de l’exécution. Dans le cas du projet 59.24, plusieurs dispositions devront être précisées par des textes réglementaires, qui traduiront concrètement les nouvelles règles de gouvernance, d’évaluation, de nomination, et l’organisation des formations, notamment l’enseignement à distance, l’alternance et la formation continue. C’est précisément ce point qui inquiète le SNESup.

Le syndicat veut peser sur cette deuxième étape, car c’est à ce niveau que se joue, dans les faits, l’équilibre entre modernisation, garanties sociales et maintien du modèle public. Les discussions autour de la gratuité, de la portée réelle des nouvelles instances de gouvernance et des modalités de mise en œuvre devraient donc se poursuivre, y compris après le vote parlementaire, avec un risque de tensions prolongées si le dialogue reste bloqué.

Faiza Rhoul / Les Inspirations ÉCO

Source de l’article : LesEco.ma