En ce début de 2026, un gasoil à moins de 10 Dh est « normal » , mais sa baisse brutale non !

Honnêtement, on ne va quand même pas se plaindre qu’après plus de quatre ans, le prix moyen TTC du litre de gasoil à Casablanca, et même dans certaines stations-service d’autres Provinces, soit enfin passé en dessous des 10 Dh !

Toutefois, il est probablement intéressant de voir « ce qui est dessous de cette descente en dessous » de cette barre psychologique et la vitesse avec laquelle on y est descendu. Ma mémoire vieillissante n’ayant pas de souvenir de mouvements rapides récents des cours internationaux qui expliqueraient une baisse brutale entre 0,60 et 0,70 Dh/litre, il m’a semblé utile de partager le résultat de mes cogitations pour répondre à deux questions. Est-il « normal » :

que le prix TTC du gasoil à Casablanca soit à moins de 10 Dh/litre ?

qu’il ait, en moyenne, baissé simultanément et brutalement entre 0,60 et 0,70 Dh/litre ?

INTRODUCTION

Les cours moyens[1] du pétrole sont extraits de références internationales donnes en US$/baril[2], de même que ceux du gasoil à basse teneur en soufre (LS) donnes en US$/tonne[3]. L’évolution du taux de change, en Dh/US Dollar US, est quant à elle compilée à partir des données extraite du site web de Bank Almaghrib[4].

Je ne reviendrai pas à cinq faits déjà rapportés dans mes articles précédents sur le sujet depuis le 25/07/22 :

ni à la relation existante entre certains conflits internationaux et l’augmentation des cours du pétrole médiatisés à cause d’une actualité géopolitique devenue trop riche en mauvaises nouvelles,

ni au fait que les coûts de raffinage augmentent avec les cours du brut[5],

ni au fait que les cours du pétrole sont très bien synchronisés avec les cours du gasoil5,

ni aux raisons qui me font utiliser des valeurs hebdomadaires collectées par moi-même5,

ni aux raisons qui font, qu’à partir de données hebdomadaires, ce sont les cours internationaux de six semaines avant qui offrent la meilleure synchronisation avec les prix locaux à la pompe5.

DONNÉES DE BASE UTILISÉES

La Figure 1 montre toutes les données de base relevées les lundis et utilisées dans les calculs, dont :

le prix moyen TTC du gasoil à Casablanca, (courbe bleue rapportée à l’échelle de gauche),

le taux de change du Dollar US4 (ronds bleus rapportée à l’échelle de gauche),

le cours de la tonne de gasoil à faible teneur en soufre3 42 jours avant les dates du graphique (courbe rouge, rapportée à l’échelle de droite).

J’ai volontairement attendu les données du lundi ayant suivi les événements de Caracas du 03 Janvier 2026.

Figure 1 Cours du gasoil 42 jours avant (rouge), son prix TTC à Casa et le taux de change (bleus)

ÉVOLUTION DES PRIX HT, DES COÛTS D’ACHAT ET DE LA MARGE BRUTE

La déduction de la TVA (10%) et de la TIC (2,42 Dh/litre) du prix TTC montré dans la Figure 1 permet de calculer le prix moyen HT en Dirhams par litre à la pompe qui est montré par la courbe bleue en Figure 2.

Figure 2 Cours du Gasoil pétrole ainsi que de 10 US$ (bleu) et du Gasoil en US$/t (rouge)

Par ailleurs, si l’on considère que les achats revendus sont payés par les distributeurs au cours de 42 jours avant la date du prix affiché à la pompe, le taux de change (Figure 1), une masse volumique de 0,8435 kg/litre donnent les coûts moyen des achats en Dh/litre montrés par la courbe rouge en Figure 2.

Enfin, déduire le coût moyen des achats du prix moyen hors taxes donne la marge brute moyenne en Dh/litre. En Figure 2, cette marge est montrée par les carrés verts dont l’évolution tendancielle est montrée par la courbe verte. La hausse de la marge, quoique erratique, est nette puisque son évolution tendancielle a doublé en quatre ans, augmentant de 1,30 Dh/litre à fin Juin 2021 à 2,60 Dh/litre à fin Novembre 2025.

La hausse des marges reste là sur toute intervalle de temps supérieur à 18 mois choisi entre 2021 et 2025.

CONSTATS IMPORTANTS

En prospective, à la mi-Mai 2025, je rêvais déjà[6] d’une baisse du prix TTC en dessous de 10,00 Dh pour fin Juin 2025. En rétrospective, aujourd’hui, la Figure 3 montre que le cours du gasoil en Dh/l (courbe rouge) :

est déjà descendu plusieurs fois au niveau actuel (pointillé rouge) depuis le deuxième semestre de 2024, sans que prix TTC à la pompe ne descende jamais en dessous de 10,50 Dh,

était bien au niveau actuel (pointillé rouge) durant le troisième trimestre de 2021, mais le prix TTC à la pompe était alors en dessous de 09,50 Dh.

Il est inutile de chercher trop loin une explication à ce qui peut, à priori, paraître comme une incohérence : ce ne peut être qu’un changement des formules de calcul des prix utilisées par tous les grands distributeurs. La « norme » aurait donc changé, ce que les distributeurs auraient parfaitement le droit de faire s’ils ne s’étaient engagés auprès du Conseil de la Concurrence à ménager le consommateur marocain.

Par ailleurs, la courbe bleue montre que le prix TTC actuel (à 9,95 Dh/litre) se rapproche certes de celui du troisième trimestre de 2021 mais ne descend pas aux 09,50 Dh/litre. De plus, elle semble n’avoir aucune corrélation avec l’évolution des cours.

Figure 3 Prix/litre TTC à Casablanca (bleu, gauche) et cours convertis en Dh (rouge, droite)

CONCLUSION

Spontanée ou « orientée » , cette baisse est bienvenue et le sera encore plus s’il s’avérait qu’on était revenu à des formules de calcul utilisées en 2021. J’ai du mal à croire à un soudain élan de citoyenneté des distributeurs de combustibles : ont-ils décidé de se prémunir contre une nouvelle amende ou bien encore contre une potentielle reprise de la régulation des prix que j’appelle de tous mes vœux à longueur d’articles5 ?

En tous cas :

après s’être affranchi des fluctuations du taux de change en exprimant les cours mondiaux en Dh,

et après avoir pris en compte l’effet du stockage national en lissant leurs moyennes sur 4 semaines,

on réalise que rien, dans les cours mondiaux récents du gasoil n’explique cette baisse brutale voisine de 7%. De plus, tous les distributeurs ont pratiqué simultanément une baisse d’ampleur similaire, ce qui ne peut ne peut être un hasard si le marché international du gasoil ne l’a pas imposé.

Le Conseil de la Concurrence aurait-t-il discrètement « tiré les oreilles » des neuf plus grandes compagnies distributrices de produits pétroliers du Maroc pour avoir doublé leurs marges après s’être engagées à « … améliorer le fonctionnement concurrentiel du marché des hydrocarbures à l’avenir, de prévenir les risques d’atteinte à la concurrence au bénéfice des consommateurs » , après qu’elles aient été épinglées pour entente commerciale le 23/11/2023. On peut alors se demander s’il fallait attendre les multiples Rapports Trimestriels de deux ans de suivi du marché des combustibles avant d’agir et si le Conseil de la Concurrence a vraiment toutes les ressources nécessaires pour traiter les dossiers des combustibles.

Chaque Dirham par litre additionnel génère près de 8 milliards de Dh par an de bénéfices supplémentaires dans la distribution de gasoil. Outre la source de conflit avec les détaillants des stations-service[7] et les impacts indirects, c’est autant de valeur ajoutée de moins dans le secteur des transports et d’autres ou bien encore de pouvoir d’achat soustrait aux citoyens[8]. Or, si le comportement tendanciel des chiffres hebdomadaires des marges sur plus de quatre ans, montre que la marge brute a doublé en passant de 1,30 en mi-2021 à 2,60 Dh/litre en fin 2025. Il faut se prémunir contre cela à l’avenir car il y a un risque manifeste que les distributeurs soient tentés d’augmenter de nouveau lentement et discrètement leurs marges maintenant qu’ils ont goûté aux marges confortables. N’est-il donc pas temps d’admettre que les inconvénients de la régulation des prix sont faibles face aux menaces de cette liberté des prix des combustibles liquides de 2015 qui, sans réelle concurrence, a mené à abuser d’un quasi-monopole ?

Ecrit par Amin BENNOUNA (sindibad@uca.ac.ma)

Source de l’article : EcoActu.ma