Éclairage | Du Franc CFA à la francophonie financière africaine : construire la souveraineté plutôt que la proclamer [Benoist Mallet Di Bento]
Le débat sur le franc CFA ressurgit régulièrement dans l’espace public africain, souvent chargé de symboles et de passions. Pourtant, la souveraineté économique ne se décrète pas par une rupture monétaire. Elle se construit dans le temps long, par des institutions solides, des capacités productives réelles et des coopérations choisies. À l’heure où le continent explore de nouvelles architectures financières, l’idée d’une francophonie financière africaine mérite d’être posée avec lucidité.
Le franc CFA est devenu, au fil des années, bien plus qu’un instrument monétaire. Il est un symbole, parfois un exutoire, souvent un raccourci commode pour expliquer des difficultés profondes. À chaque crise politique ou sécuritaire, il revient au centre du débat, présenté tantôt comme un carcan, tantôt comme un vestige colonial à abattre pour accéder enfin au développement.
Cette lecture est séduisante. Elle est aussi largement insuffisante.
La souveraineté économique et financière ne se résume pas au choix d’une monnaie. Elle repose d’abord sur la qualité des institutions, la crédibilité des politiques publiques, la capacité à mobiliser l’épargne, à lever l’impôt, à sécuriser l’investissement et à produire de la valeur. En ce sens, le débat sur le franc CFA mérite d’être abordé avec lucidité, et non sous l’angle exclusif de la rupture ou de la conservation.
La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut sortir ou rester, mais vers quoi l’Afrique francophone souhaite évoluer.
C’est dans cette perspective que la notion de francophonie financière africaine prend tout son sens.
Parler de francophonie financière ne signifie ni défendre une zone figée, ni prolonger des rapports de dépendance. Il s’agit au contraire de penser un espace de coopération économique et financière, fondé sur une langue de travail commune, des règles partagées et des intérêts convergents. Une francophonie financière n’est pas d’abord monétaire ; elle est institutionnelle, humaine et stratégique.
Les expériences africaines sont éclairantes. Le Botswana n’a pas réussi parce qu’il disposait de sa propre monnaie, mais parce qu’il a construit une gouvernance budgétaire rigoureuse et des institutions crédibles. Le Rwanda a renforcé sa souveraineté économique par l’efficacité administrative et la mobilisation des ressources internes. Le Maroc et Maurice ont bâti leur attractivité financière sur la stabilité réglementaire, la formation et l’ouverture maîtrisée aux marchés internationaux.
Ces trajectoires rappellent une évidence trop souvent oubliée : la souveraineté financière est une conséquence, rarement un point de départ.
Pôles africains et centres francophones internationaux
L’Afrique francophone dispose déjà de points d’ancrage crédibles. Abidjan s’impose comme le cœur financier de l’UEMOA, avec la BRVM et un système bancaire régional structuré. Dakar renforce progressivement son rôle de pôle de services et de finance en Afrique de l’Ouest. En Afrique centrale, le Cameroun demeure un pilier institutionnel important, tandis que la République démocratique du Congo, malgré ses fragilités, représente un potentiel financier considérable. Port-Louis, à Maurice, illustre quant à elle une place financière internationale connectée à l’Afrique, à l’Asie et aux marchés mondiaux.
Mais la francophonie financière ne se limite pas aux seuls pôles africains. Des centres internationaux comme Montréal, Bruxelles ou Genève apportent expertise, infrastructures, accès aux marchés et capitaux. Ces places peuvent faciliter la coopération, soutenir les initiatives africaines et favoriser l’insertion des institutions africaines dans les circuits financiers mondiaux, tout en respectant pleinement leur souveraineté.
Ces pôles francophones coexistent avec des centres anglophones puissants — Lagos, Nairobi, Johannesburg — illustrant une réalité essentielle : la construction de la souveraineté africaine passe par la complémentarité, non par l’opposition linguistique ou idéologique. La francophonie financière ne cherche pas à isoler l’Afrique francophone, mais à créer un réseau intégré, capable de dialoguer et de coopérer avec l’ensemble des pôles africains et internationaux.
L’idée est de créer un écosystème francophone intégré, où l’Afrique dispose de pôles locaux solides, tout en étant reliée à des plateformes internationales pour structurer les flux financiers, sécuriser les investissements et mutualiser l’expertise. Cette complémentarité renforce la crédibilité et l’efficacité de la francophonie financière, sans reproduire les schémas de dépendance historique.
Certaines initiatives récentes montrent que cette souveraineté financière africaine est déjà à l’œuvre. Le protocole d’accord signé entre la Banque centrale d’Égypte et Afreximbank pour explorer la création d’une banque panafricaine de l’or en est une illustration frappante. Il ne s’agit pas d’un slogan, mais d’un projet institutionnel africain visant à structurer des chaînes de valeur, renforcer les réserves et réduire la dépendance aux centres financiers extérieurs.
Voilà ce que signifie, concrètement, une francophonie financière : des États africains qui prennent l’initiative, construisent des outils communs et s’insèrent dans l’économie mondiale selon leurs propres priorités.
Le franc CFA comme outil de transition
Dans ce cadre, le franc CFA peut évoluer. Non comme un totem intangible, mais comme un outil transitoire, accompagnant le renforcement des capacités locales. Une rupture monétaire précipitée, dans des économies fortement dépendantes des importations — énergie, produits alimentaires, médicaments, équipements — exposerait les populations à des chocs inflationnistes majeurs. L’histoire économique montre que ces ruptures pénalisent d’abord les citoyens ordinaires, tandis que les acteurs les mieux connectés s’en accommodent.
La souveraineté ne peut être crédible si elle fragilise ceux qu’elle prétend protéger.
Une France repositionnée, pas dominante
Dans cette trajectoire, la France n’a pas vocation à conserver une quelconque ascendance. Elle peut être partenaire stratégique, apportant expertise, formation, ingénierie financière et accès aux marchés. La gouvernance, la direction et les choix stratégiques doivent être pleinement africains.
C’est cette logique de coopération et de co-construction qui peut donner un sens nouveau à la relation franco-africaine. Une francophonie financière crédible ne peut être que portée par des institutions africaines fortes, soutenues — et non dirigées — par leurs partenaires.
Une souveraineté partagée, mais assumée
Les clés du futur économique et financier sont d’abord entre les mains de l’Afrique francophone. Mais leur activation suppose des choix lucides, des réformes courageuses et des partenariats assumés. La souveraineté ne consiste pas à rompre pour rompre, mais à organiser ses coopérations, à choisir ses dépendances et à construire sa crédibilité.
Le franc CFA peut alors cesser d’être un symbole paralysant. Il peut devenir un instrument parmi d’autres, au service d’un projet plus vaste : celui d’une francophonie financière africaine, moderne, souveraine, inclusive et pleinement insérée dans les dynamiques panafricaines et mondiales.
L’avenir de l’Afrique francophone ne se jouera ni contre le monde ni dans l’isolement, mais dans la construction patiente d’une francophonie financière souveraine, crédible et ouverte.
Source de l’article : Afrimag



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