Dons et greffes d’organes au Maroc : à quand une véritable stratégie nationale ?
Au Maroc, des milliers de patients vivent chaque jour dans l’attente d’un organe. Pour beaucoup, cette attente se prolonge à l’infini. D’autres meurent avant même d’avoir été inscrits sur une liste. Malgré des textes de loi en place depuis près de vingt ans, malgré les alertes des professionnels de santé et les campagnes menées par des associations de patients, le système de greffe d’organes reste embryonnaire. À l’opposé, l’Espagne affiche un taux de 51,9 donneurs par million d’habitants et réalise plus de 6.000 transplantations chaque année. Le contraste est saisissant. Et accablant.
Des chiffres alarmants
En 2025, le Maroc ne comptait pas plus de 0,5 donneur par million d’habitants, un des taux les plus faibles au monde. À l’échelle nationale, moins de 200 greffes ont été pratiquées dans l’année, essentiellement des greffes de rein issues de donneurs vivants apparentés. Les greffes post-mortem, pourtant encadrées légalement, demeurent extrêmement rares. Les greffes de foie, de cœur ou de poumon sont quasi inexistantes, faute de coordination, de moyens et de donneurs.
En comparaison, l’Espagne a réalisé 6.335 transplantations en 2025. Aux États-Unis, le chiffre dépasse les 40.000. La France, pourtant confrontée à ses propres limites, a dépassé les 6.000 greffes. Même des pays d’Amérique latine ou d’Europe de l’Est affichent aujourd’hui des performances bien supérieures.
Des lois oui, mais elles sont sans effets concrets…
Le Maroc ne souffre pas d’un vide juridique. Depuis 1999, la loi autorise le don d’organes post-mortem, à condition que le défunt ait exprimé son accord de son vivant ou que ses proches y consentent. En théorie, chacun peut s’inscrire sur le registre des donneurs auprès du tribunal de première instance de son lieu de résidence. En pratique, moins de 1.000 Marocains y sont inscrits. La procédure est lourde, méconnue et peu encouragée.
Dans les hôpitaux, les équipes sont souvent démunies. « Nous savons détecter les cas de mort encéphalique, mais très rarement cela aboutit à un prélèvement » , confie un médecin du CHU Ibn Rochd de Casablanca. Le manque de formation, l’absence de coordination entre les services, les difficultés à obtenir l’accord des familles et le déficit d’infrastructures rendent les prélèvements quasi impossibles.
Le tabou de la mort et les freins culturels
La greffe d’organes reste un sujet sensible au sein de la société marocaine. Si le Conseil supérieur des Oulémas a clairement autorisé le don post-mortem, la méfiance persiste. Beaucoup de familles refusent de donner leur feu vert à un prélèvement, souvent par crainte, par méconnaissance ou par attachement à des représentations religieuses erronées.
Les campagnes de sensibilisation, bien qu’en augmentation, peinent à dépasser le cercle des initiés. Les associations de patients dénoncent régulièrement l’absence de stratégie de communication nationale. « Tant qu’on ne parlera pas de don d’organes à l’école, dans les mosquées, dans les séries télévisées, rien ne bougera » , résume un militant actif dans une ONG de Casablanca.
Des milliers de patients oubliés
Pendant ce temps, des milliers de malades vivent sous dialyse, parfois depuis plus de dix ans. Certains sont inscrits sur des listes d’attente officieuses. D’autres n’ont même pas accès à cette possibilité. Plus de 10.000 patients marocains souffrent d’insuffisance rénale chronique au stade terminal, selon les estimations des néphrologues.
Pour eux, seule la greffe permettrait un retour à une vie normale. Mais le parcours est souvent décourageant. Ceux qui n’ont pas de donneur vivant dans leur famille n’ont pratiquement aucune chance de recevoir un organe. Certains tentent leur chance à l’étranger, quand leurs moyens le permettent. Les autres doivent se résigner à attendre, dans le silence et l’oubli.
L’exemple espagnol : une machine bien huilée
La comparaison avec l’Espagne illustre l’écart abyssal. Depuis plus de trente ans, ce pays a mis en place une organisation centralisée, fiable et bien financée. Chaque hôpital dispose d’un coordinateur spécialisé. Dès qu’un cas de mort cérébrale est identifié, un processus rigoureux se met en place. Le personnel est formé, les familles sont accompagnées, les transports sont coordonnés en temps réel.
En 2025, l’Espagne comptait 51,9 donneurs par million d’habitants. La majorité des prélèvements ne sont plus liés aux accidents de la route, mais à des décès liés à des AVC ou à des arrêts cardiaques. Le pays est même le seul au monde à pratiquer tous les types de greffes à partir de donneurs en asystolie, une technique que beaucoup n’osent pas encore appliquer.
Une stratégie nationale 2025-2030 a été annoncée pour maintenir cette avance : développement du don de rein de son vivant, innovation technologique, simplification des procédures, renforcement des équipes.
Et au Maroc ?
Les professionnels de santé, conscients de ces écarts, multiplient les appels. Certains CHU, comme ceux de Rabat, Marrakech ou Casablanca, tentent de structurer des pôles greffe. Le ministère de la Santé a évoqué à plusieurs reprises la création d’un registre national digitalisé des donneurs. Mais à ce jour, aucune réforme structurelle n’a vu le jour. « Tant qu’il n’y aura pas de volonté politique forte, de budget dédié, de coordination entre ministères, on continuera à bricoler » , déplore un médecin qui a préféré garder l’anonymat. Il ajoute : « Il faut aussi que les Marocains réalisent qu’un organe peut sauver plusieurs vies. Aujourd’hui, on laisse des organes partir à la tombe par ignorance. » Un enjeu de société
Le Maroc a démontré, dans d’autres domaines, sa capacité à bâtir des systèmes performants : dans la vaccination, la réponse au Covid-19, ou encore dans les grandes infrastructures médicales. La greffe d’organes pourrait suivre ce chemin, à condition d’en faire une priorité nationale, au même titre que d’autres chantiers de santé publique.
Cela suppose une vision à long terme, une stratégie claire, des moyens, et surtout, une mobilisation collective. Car chaque donneur potentiel, chaque organe prélevé, chaque patient sauvé n’est pas un simple chiffre. C’est une vie qui continue.
Source de l’article : Le Nouvelliste Maroc



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