Déficit infrastructurel et fuite des capitaux : l’Afrique Atlantique à l’épreuve du réel
L’Afrique Atlantique accuse un déficit infrastructurel de 100 milliards de dollars qui entrave l’intégration de ses marchés. Pour contrer cette inefficience logistique nuisible à la ZLECAF, un parterre d’experts et de diplomates a exploré, à Fès, des pistes de financement innovantes. Au cœur des solutions, les plateformes marocaines, de Tanger Med au port de Dakhla, identifiées comme les futurs moteurs du désenclavement continental.
Si l’Atlantique est désormais défini comme un « espace de convergences » et un « carrefour de destins partagés » , la réalité physique et financière du continent impose un constat pragmatique. C’est ce qu’a souligné Abderrazak El Hiri, analyste économique et directeur du laboratoire LIREFIMO, lors de la première édition du Colloque africain sur le développement économique et le management.
Organisée à Fès par l’USMBA et l’UPF, cette rencontre de deux jours a permis de confronter l’ambition politique de l’intégration aux obstacles matériels qui la freinent.
Au-delà des discours diplomatiques, les experts réunis ont mis en exergue le fossé séparant la volonté de créer un marché commun des capacités logistiques réelles des vingt-trois États de la façade atlantique. L’intégration régionale ne se décrète pas par des traités mais se construit par des routes, des ports et des mécanismes de financement endogènes.
Un surcoût logistique de 200% face au modèle asiatique
La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) se heurte à une barrière invisible mais redoutable, à savoir l’inefficience logistique. Les données présentées lors des travaux révèlent que le coût du transport en Afrique demeure en moyenne deux à trois fois supérieur à celui observé en Asie du Sud-Est pour des distances équivalentes.
Ce différentiel de compétitivité constitue un frein structurel à l’émergence des chaînes de valeur régionales appelées de leurs vœux par les participants. Le développement de filières intégrées, comme la transformation des phosphates en engrais ou la chaîne textile coton-confection, exige une fluidité des échanges que les infrastructures actuelles ne permettent pas encore. Les routes en mauvais état, l’absence de liaisons ferroviaires transfrontalières et la sous-capacité portuaire transforment chaque échange commercial en défi opérationnel.
À ces obstacles physiques s’ajoutent les barrières non tarifaires. La multiplicité des normes techniques et la lourdeur des procédures douanières continuent de fragmenter l’espace économique malgré la baisse officielle des droits de douane. L’ambition de souveraineté partagée nécessite donc une mise à niveau urgente des réseaux de connectivité pour ne pas rester une simple vue de l’esprit.
500 milliards de dollars d’épargne africaine hors du continent
Le second paradoxe soulevé lors des débats concerne le financement du développement. Alors que les besoins en infrastructures du continent sont estimés à plus de 100 milliards de dollars par an, les flux d’investissement réels peinent à atteindre la moitié de ce montant.
Pourtant, l’Afrique ne manque pas de capitaux propres. Abderrazak El Hiri a souligné une anomalie financière majeure car le continent dispose d’une épargne considérable supérieure à 500 milliards de dollars. Ces fonds s’investissent majoritairement hors du continent, faute d’instruments financiers attractifs et sécurisés localement. Face à cette situation, Hamid Akdim, du comité d’organisation, a précisé que les ateliers dédiés à la finance et à l’investissement visaient à identifier les mécanismes susceptibles de rediriger les capitaux vers l’économie réelle africaine.
L’intégration financière apparaît, dès lors, comme le prérequis indispensable à l’intégration commerciale. Les discussions ont porté sur la nécessité de créer un cadre réglementaire harmonisé capable de rassurer les investisseurs locaux et d’éviter la fuite des ressources vers les marchés du Nord. La création de nouvelles architectures financières, inspirées des modèles asiatiques, a été évoquée comme une piste pour financer les grands projets structurants sans dépendre exclusivement de l’aide internationale.
Un port pour connecter trois continents et désenclaver le Sahel
Face à ce double déficit logistique et financier, le modèle marocain a été analysé comme une réponse opérationnelle aux défis de l’Atlantique. Le Royaume se positionne en hub de connexion grâce à des investissements massifs dans les infrastructures maritimes.
Le futur port de Dakhla Atlantique, dont le coût est estimé à plus de 1 milliard de dollars, illustre cette stratégie de désenclavement. Cette infrastructure est conçue pour devenir la porte d’entrée maritime des pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, offrant une alternative logistique fiable aux corridors existants.
L’Initiative Royale pour l’Afrique Atlantique propose ainsi de mutualiser les moyens pour sécuriser les flux commerciaux et énergétiques. En connectant l’Afrique à l’Europe et aux Amériques, le Maroc offre une solution concrète à l’isolement logistique de ses partenaires du Sud.
Les conclusions du colloque insistent sur l’impératif de coordination des politiques publiques. L’harmonisation des réglementations et la fin des guerres fiscales entre États voisins sont les conditions sine qua non pour transformer l’espace atlantique en un pôle de croissance compétitif capable d’attirer et de retenir les capitaux nécessaires à son émergence.
Mehdi Idrissi / Les Inspirations ÉCO
Source de l’article : LesEco.ma



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