Déficit commercial : faut-il s’inquiéter pour le Maroc ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les projections du Haut-Commissariat au Plan, le déficit commercial au Maroc devrait atteindre 21,3% du PIB en 2025, avant de se maintenir à un niveau très élevé de 21,1% en 2026. Peu de pays affichent un tel déséquilibre de leurs échanges de biens.

A titre de comparaison, le déficit commercial oscille généralement entre 2 et 4% du PIB dans des économies comme la France, les Etats-Unis ou l’Espagne. Même parmi les pays émergents, un déficit supérieur à 20% du PIB reste exceptionnel.

Ce simple rapprochement suffit à alimenter les inquiétudes. Car un déficit commercial aussi élevé traduit une dépendance massive aux importations, qu’il s’agisse de biens de consommation, d’énergie, de produits alimentaires ou d’intrants industriels.

Pourquoi ce déficit ne déclenche pas (encore) d’alerte rouge

Aussi impressionnant soit-il, ce déficit commercial ne constitue pas, à ce stade, une menace immédiate pour la stabilité macroéconomique du pays. La raison est simple puisqu’il reste finançable.

Le Maroc bénéficie de plusieurs amortisseurs externes solides. Les transferts des Marocains résidant à l’étranger représentent une source régulière et résiliente de devises. Les recettes touristiques, en forte progression ces dernières années, dégagent un excédent structurel sur les services. A cela s’ajoutent les investissements directs étrangers et les financements extérieurs, qui contribuent à équilibrer la balance des paiements.

Donc, malgré un déficit commercial supérieur à 21% du PIB, le déficit du compte courant resterait contenu autour de 1,9% du PIB en 2026, un niveau généralement considéré comme soutenable. Ce chiffre est déterminant, car ce sont les déséquilibres du compte courant, et non le seul déficit commercial, qui déclenchent les crises externes.

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Si le risque immédiat est limité, le diagnostic du HCP met en lumière un problème plus profond. Le caractère structurel du déficit commercial. Il ne s’agit ni d’un choc conjoncturel ni d’un accident lié à une mauvaise année agricole ou à une flambée temporaire des prix.

Depuis plus de deux décennies, la dépendance de l’économie nationale aux importations n’a cessé de s’accentuer. Le taux de pénétration des importations est passé d’environ 21% du PIB en 2000 à près de 46% en 2024. Autrement dit, une part croissante de la demande intérieure est satisfaite par des produits importés.

Ce phénomène s’explique par la structure même du modèle de croissance. La demande intérieure, et en particulier la consommation des ménages, constitue le principal moteur de l’activité économique. Mais cette consommation repose largement sur des biens importés, ce qui creuse mécaniquement le déficit commercial à mesure que la croissance s’accélère.

Une croissance qui creuse ses propres déséquilibres

Le paradoxe est frappant. Plus l’économie nationale croît, plus le déficit commercial se détériore. Chaque point de croissance supplémentaire se traduit par une augmentation rapide des importations, notamment de biens d’équipement, de produits intermédiaires et d’énergie.

Dans le même temps, les exportations progressent, mais pas suffisamment en valeur ajoutée pour compenser cette hausse. Malgré le dynamisme de secteurs comme l’automobile, les phosphates ou l’agroalimentaire, l’offre exportable reste concentrée et dépendante d’intrants importés.

La contribution de la demande extérieure nette à la croissance demeure donc négative. La croissance est donc tirée par la demande intérieure, au prix d’un déséquilibre externe persistant.

Mais, comparer le déficit commercial marocain à celui des pays développés peut induire en erreur. La France ou les Etats-Unis disposent d’une base industrielle large, capable de répondre à une grande partie de leur demande intérieure. Ils bénéficient également de monnaies internationales et d’un accès privilégié aux marchés financiers mondiaux.

Le Maroc, en revanche, se trouve dans une phase de construction de son appareil productif. Une part importante de ses importations correspond à des biens d’équipement, des technologies et des intrants nécessaires à l’investissement et à l’industrialisation. Dans cette logique, le déficit commercial est en partie le reflet d’un effort de développement.

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Mais cette explication a ses limites. Lorsque les importations liées à la consommation finale progressent plus vite que celles liées à l’investissement productif, le déficit devient moins vertueux et plus coûteux à long terme.

A moyen et long terme, la persistance d’un déficit commercial aussi élevé comporte des risques bien identifiés. Le premier est la vulnérabilité aux chocs externes. Toute hausse brutale des prix de l’énergie, des céréales ou des intrants industriels se transmet rapidement à l’économie nationale, alimentant l’inflation et pesant sur le pouvoir d’achat.

Le deuxième risque est celui d’une croissance sous plafond. Tant que la croissance dépend davantage des importations que de la production locale, les marges de manœuvre pour accélérer durablement l’activité restent limitées.

Enfin, cette situation entretient une dépendance permanente aux flux extérieurs (transferts des MRE, tourisme, IDE) qui jouent un rôle d’amortisseur, mais peuvent devenir une source de fragilité en cas de retournement conjoncturel mondial.

Comment inverser la tendance sans casser la croissance ?

Réduire durablement le déficit commercial ne passe ni par un frein brutal à la consommation, ni par un protectionnisme improvisé. La réponse est nécessairement structurelle et progressive.

Le premier levier consiste à produire localement ce que la croissance consomme déjà. Il ne s’agit pas de créer de nouveaux secteurs ex nihilo, mais de renforcer les chaînes de valeur existantes pour substituer une partie des importations par une production nationale compétitive.

Le deuxième enjeu est la montée en gamme des exportations. Exporter plus ne suffit pas si la valeur ajoutée locale reste faible. L’intégration industrielle, la R&D, les services associés à l’export et le développement de compétences locales sont essentiels pour transformer les exportations en véritable levier de rééquilibrage.

Les investissements directs étrangers ont également un rôle à jouer, à condition d’être orientés vers une intégration locale plus profonde, capable de réduire les importations plutôt que de les accompagner.

Enfin, la transition énergétique constitue l’un des leviers les plus puissants. Chaque progrès en matière de production locale d’énergie, d’efficacité énergétique ou de renouvelables réduit mécaniquement la facture des importations et améliore l’équilibre commercial.

Source de l’article : Lebrief