Critique Ciné : Raqqa Spy vs Spy (2026, Canal+)

Critique Ciné : Raqqa Spy vs Spy (2026, Canal+)

Le cinéma d’espionnage a souvent tendance à choisir la facilité. Action spectaculaire, héros quasi invincibles, situations peu crédibles mais efficaces. Raqqa Spy vs Spy tente autre chose. Le film de Gerardo Herrero s’attaque à un sujet lourd, ancré dans une réalité récente et violente : l’infiltration de l’État islamique au cœur de la ville syrienne de Raqqa. Sur le papier, l’idée est forte. À l’écran, le résultat laisse une impression plus mitigée. Le point de départ fonctionne. Deux agents infiltrés, chacun de leur côté, tentent de survivre dans un territoire hostile tout en remplissant une mission presque impossible.

2014. Alors que Raqqa est aux mains de Daech, deux espions au service d’intérêts différents mettent leur vie en danger pour traquer un des chefs de l’Etat islamique

L’un est Haibala, surnommé le Saharaui, déjà intégré dans les rouages de l’organisation. L’autre est Malika, infirmière d’origine maghrébine envoyée sur place sous couverture. Le décor est posé rapidement, sans détour inutile, et les premières minutes laissent espérer un thriller tendu, sobre, proche du terrain. Le problème vient surtout de la manière dont cette histoire est racontée. Le film semble souvent hésiter entre plusieurs directions. Thriller politique, drame humain, film d’espionnage classique : Raqqa Spy vs Spy coche toutes les cases sans vraiment choisir. Cette hésitation se ressent dans le scénario, qui enchaîne certaines situations peu naturelles et des dialogues parfois difficiles à croire.

Certaines répliques sonnent faux, coupent la tension au lieu de la nourrir, et donnent l’impression d’un texte écrit sans assez de finesse. C’est d’autant plus frustrant que le contexte est riche. La vie quotidienne sous le contrôle de l’État islamique, la peur constante, la surveillance, la violence omniprésente : tout cela est bien présent à l’image. Gerardo Herrero parvient à installer une atmosphère lourde, presque étouffante. Les rues étroites, les intérieurs sombres, les regards méfiants créent un sentiment de danger permanent. Sur ce point, le film fait le travail. La mise en scène, en revanche, manque parfois de précision. Certaines scènes semblent expédiées, d’autres s’étirent sans apporter grand-chose.

Le rythme est irrégulier, avec des moments où la tension retombe sans raison claire. Le montage n’aide pas toujours, notamment lors des séquences censées être les plus intenses. Là où le suspense devrait monter, l’impact reste limité. Côté interprétation, difficile de reprocher grand-chose aux acteurs. Álvaro Morte, dans le rôle du Saharaui, propose un personnage marqué par l’ambiguïté morale. Son jeu est sobre, retenu, souvent basé sur les silences. Le problème n’est pas son interprétation, mais ce que le scénario lui permet de faire. Le personnage est intéressant, mais rarement creusé en profondeur. Certaines décisions semblent arriver trop vite, sans préparation suffisante.

Mina El Hammani, qui incarne Malika, apporte une fragilité bienvenue. Son personnage permet d’aborder la condition des femmes sous le régime de l’État islamique, sujet essentiel mais encore trop peu exploré dans le cinéma de genre. Là encore, l’intention est claire, mais le développement reste limité. Malika apparaît parfois comme un outil narratif plutôt qu’un personnage pleinement construit. La relation entre les deux protagonistes, pourtant centrale, peine à trouver sa place et manque de naturel. Sur le plan visuel, Raqqa Spy vs Spy s’en sort mieux. Les décors, recréés au Maroc et en Espagne, sont crédibles. La photographie joue beaucoup sur les contrastes et les zones d’ombre, renforçant le sentiment d’oppression.

Le film parvient à donner l’illusion d’un territoire fermé, où chaque déplacement peut être fatal. Ce travail sur l’ambiance est clairement l’un des points solides du long-métrage. Là où Raqqa Spy vs Spy devient vraiment décevant, c’est dans sa dernière partie. Après avoir pris le temps d’installer ses enjeux et ses personnages, le récit se précipite. Les événements s’enchaînent rapidement, certaines coïncidences s’accumulent, et la conclusion donne l’impression de sortir d’un autre film. Le ton change brutalement, comme si le projet initial avait été modifié en cours de route pour répondre à des attentes plus classiques.

C’est dommage, car le film aborde des thèmes forts : la perte de repères moraux, la nécessité de survivre à tout prix, la frontière floue entre victime et bourreau. Ces questions sont bien présentes, mais rarement explorées en profondeur. Le film préfère souvent suggérer plutôt que confronter, ce qui peut frustrer face à un sujet aussi dur. Au final, Raqqa Spy vs Spy ressemble à une occasion manquée. Le film avait les éléments pour proposer un thriller d’espionnage différent, plus ancré dans le réel, moins spectaculaire mais plus dérangeant. Les intentions sont là, le décor aussi, et les acteurs font leur part du travail.

Ce qui fait défaut, c’est un scénario plus solide et une direction plus rigoureuse dans la narration. L’expérience reste intéressante, notamment pour son sujet et son cadre peu exploité. Mais elle laisse un sentiment d’inachevé. Raqqa Spy vs Spy n’est pas un échec total, loin de là, mais il donne surtout l’impression d’un film qui aurait pu marquer davantage s’il avait été raconté avec plus de cohérence et de maîtrise.

Note : 4.5/10. En bref, Raqqa Spy vs Spy repose sur une idée forte et un contexte rarement traité, mais le film peine à transformer cette promesse en un récit vraiment prenant à cause d’un scénario fragile et d’un rythme irrégulier. Malgré une ambiance crédible et des acteurs investis, l’ensemble laisse une impression d’inachevé, comme si le film n’allait jamais au bout de ce qu’il cherche à dire.

Source de l’article : cadebordedepotins.com

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